Peinture de Georges Mlakine représentant le poète Robert Desnos, en 1928. Peinture conservée à la Bibliothèque Doucet à Paris.
Peinture de Georges Mlakine représentant le poète Robert Desnos, en 1928. Peinture conservée à la Bibliothèque Doucet à Paris. ©Getty - Patrick HORVAIS//Gamma-Rapho
Peinture de Georges Mlakine représentant le poète Robert Desnos, en 1928. Peinture conservée à la Bibliothèque Doucet à Paris. ©Getty - Patrick HORVAIS//Gamma-Rapho
Peinture de Georges Mlakine représentant le poète Robert Desnos, en 1928. Peinture conservée à la Bibliothèque Doucet à Paris. ©Getty - Patrick HORVAIS//Gamma-Rapho
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Comment parvenir à le saisir de façon claire et univoque : la plupart de nos discours sur le temps qui passe ne sont-ils pas porteurs d’ambivalence ?

Il est des dates maudites pour les poètes : le 11 novembre 1918, jour de l’Armistice, Guillaume Apollinaire était enterré. Réchappé d’un éclat d’obus allemand, diminué, il avait succombé à la grippe espagnole deux jours plus tôt. Le 6 août 1945, Paris fêtait sa libération depuis plusieurs mois quand la bombe atomique tomba sur Hiroshima. Le 8, une dépêche de l’Agence France-Presse annonçait la mort de Robert Desnos, dans le camp de Terezin, au nord de la Tchécoslovaquie. Il avait survécu à Auschwitz et Buchenwald, mais affaibli par les marches forcées et les mauvais traitements, allongé sur une paillasse parmi les agonisants, il avait été emporté par le typhus. Il venait d’avoir 45 ans. Le lendemain, le camp était libéré par les troupes américaines.

"Le temps est un aigle agile dans un temple" (R. Desnos)

Ce poète, l’un des plus intensément vivants de l’entre-deux-guerres, écrivait un jour, Le temps est un aigle agile dans un temple  [1]. Un "aigle" qui rappelle bien sûr celui de Prométhée : il dévore jusqu’aux entrailles un foie qui se régénère sans cesse, accomplissant invariablement la même tâche, sans jamais l’achever ; un aigle "agile", sans aucun doute, puisqu’il se dérobe toujours, ne se laisse ni saisir ni immobiliser (et aussi, et peut-être surtout, parce que "agile" est l’anagramme d’aigle) ; quant au mot "temple", il traduit le caractère hiératique du temps, qui n’évolue pas lui-même, tout en faisant évoluer le monde.

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Cette image que propose Desnos mobilise des symboles puissants. Elle ouvre grand les portes, et l’imagination s’envole. D’autant qu’elle associe les notions, a priori contradictoires, d’"invariance" et de "mobilité". Là n’est d’ailleurs pas son originalité, mais plutôt sa grandiose banalité. Car la plupart de nos discours sur le temps qui passe sont eux aussi porteurs d’ambivalence. Par le seul langage, on ne parvient jamais à le saisir de façon claire et univoque : aussi précis que soit le contexte dans lequel nous l’utilisons, aussi subtiles que soient nos stratagèmes pour le circonvenir, lorsque le mot temps apparaît dans nos discours, il n’est jamais "pur". Le recouvre toujours plusieurs notions, qui sont tressées entre elles au point de s’amalgamer.

Le temps est-il vraiment comme une ligne ?

Dès lors, il serait déraisonnable de trop compter sur les usages ordinaires du mot pour nous aider à saisir ce qu’est le temps. Une autre image serait-elle plus utile ? S’agissant du temps, c’est la métaphore du fleuve qui vient immanquablement à l’esprit. Elle a accompagné toute l’histoire de la pensée du temps et continue d’irriguer notre façon de l’évoquer et de le représenter : verbalement, le temps demeure solidement arrimé à l’image d’un fluide qui s’écoule ; graphiquement, il est figuré par une ligne droite, sorte d’abstraction du fleuve, dont le sens d’écoulement est indiqué par une petite flèche.

Cette figuration par une ligne droite possède l’évidence du naturel. Ne résume-t-elle pas, à elle seule, les propriétés essentielles du fleuve ? Un écoulement régulier et incessant, une direction déterminée de l’amont vers l’aval, une certaine vitesse, une continuité parfaite. Mais en réalité, il se pourrait que cette figuration soit en partie trompeuse, car elle nous conduit à attribuer au temps même les propriétés de la ligne par laquelle on le représente. Kant l’avait déjà vu : "Nous représentons la suite du temps par une ligne qui se prolonge à l’infini et dont les diverses parties constituent une série qui n’a qu’une dimension, et nous concluons des propriétés de cette ligne à toutes les propriétés du temps, avec cette seule exception que les parties de la première sont simultanées, tandis que celles du second sont toujours successives  [2]."

[1]. Robert Desnos, Rrose Sélavy, § 27, Corps et Biens, Paris, Gallimard, 1968.

[2]. Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, Paris, PUF, 1971, p. 63.

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