Extrait de "Jimmy Corrigan" de Chris Ware paru pour la première fois en 1995
Extrait de "Jimmy Corrigan" de Chris Ware paru pour la première fois en 1995
Extrait de "Jimmy Corrigan" de Chris Ware paru pour la première fois en 1995  - 2000 Chris Ware © 2002 Éditions Delcourt pour l’édition française
Extrait de "Jimmy Corrigan" de Chris Ware paru pour la première fois en 1995 - 2000 Chris Ware © 2002 Éditions Delcourt pour l’édition française
Extrait de "Jimmy Corrigan" de Chris Ware paru pour la première fois en 1995 - 2000 Chris Ware © 2002 Éditions Delcourt pour l’édition française
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Résumé

Alors que le Grand Prix du Festival d’Angoulême a été décerné ce mercredi 23 juin à l’auteur américain Chris Ware, Le Rayon BD se penche sur son œuvre, et ce qu’elle peut dire de l’Amérique aujourd'hui avec l'historien et théoricien Benoît Peeters et l'auteur et éditeur Jean-Christophe Menu.

avec :

Jean-Christophe Menu (Auteur et éditeur de bande dessinée), Benoît Peeters (Ecrivain, spécialiste de BD, scénariste, éditeur et professeur à l’Université de Lancaster).

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Chris Ware est l'auteur d'une œuvre extrêmement accomplie et forte, je pense même que c'est le plus grand auteur de bande dessinée vivant, tout pays confondus. Chris Ware est notre Winsor McCay, l'auteur de "Little Nemo in Slumberland", qui est un de ceux qui a contribué à forger le langage de la bande dessinée.                        
Benoit Peeters

Cela faisait plusieurs années que Chris Ware figurait dans la liste du Grand Prix d'Angoulême, et c'est enfin chose faite : Chris Ware est le lauréat du Grand Prix 2021 ! Un prix amplement mérité pour l'historien de la bande dessinée, Benoît Peeters, Président du Jury au Festival d'Angoulême cette année, auteur notamment avec Jacques Samson de Chris Ware, la bande dessinée réinventée, et qui a sous-entendu lors de la remise des prix en janvier 2021, que Rusty Brown de Chris Ware était un livre "hors catégorie", que son œuvre méritait bien plus que cela. On rappelle que ce grand prix de la ville d’Angoulême est décerné à l’issu d’un vote auquel peuvent participer les autrices et auteurs du monde entier, un vote en deux tours, d’abord pour trois finalistes, puis pour un ou une lauréate. Cette année, c’était aux côtés des françaises Catherine Meurisse et Pénélope Bagieu que Chris Ware était donc finaliste.

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Une expérience du temps et de la simultanéité

Chris Ware est américain, il vit dans la région de Chicago. Il a 53 ans. En français on peut lire de lui quatre livres : trois sont publiés par les éditions Delcourt : Jimmy Corrigan, Building Stories et le dernier, Rusty Brownqui est sorti en 2020. Et un livre Quimby the Mouse est paru en 2005 à l’Association. Ce sont des livres qui ne ressemblent à aucun autre. Chris Ware est un artiste totalement à part. Pas encore entièrement traduite en français, l’œuvre de Chris Ware peut paraître difficile d'accès, par son exigence de lecture mais il est paradoxalement et indéniablement, le plus grand auteur de bande dessinée aujourd'hui. Chris Ware offre à la bande dessinée, un nouveau langage, qu'il contribue à élargir, par sa maîtrise parfaite de l'espace et du temps, la traduction de la fragmentation de la conscience, où "chaque planche est un petit monde, et chaque histoire un univers complet", et où "l'imaginaire et la mémoire se mêlent où la vie réelle et la vie possible se mélangent" selon Benoît Peeters. 

Je dirai aux auditeur.ices encore heureux d'avoir cette œuvre majeure à découvrir, qu'il y a trois opus essentiels disponibles en langue française : "Jimmy Corrigan", qui est une quête du père, il y a "Building Stories", qui est un coffret, une boîte extraordinaire avec 15 objets-fascicules, que l'on peut lire dans n'importe quel sens, le lecteur doit être actif. Et cela recompose les histoires qui se passent dans un immeuble. Et le troisième, c'est "Rusty Brown", le plus récent paru en France en 2020. Dans les trois cas, ce sont des lectures largement aussi amples que celle d'un roman. Et peut-être que si Chris Ware n'est pas si populaire qu'il devrait l'être, c'est parce que son œuvre demande du temps. Chez Chris Ware, on a l'ambition d’œuvre comme celle de James Joyce, de Proust.                
Benoît Peeters

Couverture de "Rusty Brown", de Chris Ware, paru en novembre 2020
Couverture de "Rusty Brown", de Chris Ware, paru en novembre 2020
- Chris Ware - 2020 Editions Delcourt pour l'édition française

Chris Ware, un artiste total

Selon Benoît Peeters, Chris Ware n'est pas simplement un formaliste, il y a dans son œuvre "une profondeur thématique, une générosité, un regard sur le monde, sur la société américaine" qui fait de lui bien autre chose qu'un simple auteur d'avant-garde.   

Il y a une conjonction de talents chez lui. Il y a d'abord un rapport d'amour de la bande dessinée, qui se marque par une grande connaissance de son histoire. Mais cet aussi un inventeur. Il ne contente pas d'admirer l'histoire de la bande dessinée, il la prolonge, il la continue, on sent qu'il y a chez lui l'idée qu'avec la bande dessinée, il reste plein de pistes à explorer, plein de jeux à faire, qu'on peut expérimenter dans les formats, dans les techniques, dans les modes de narration, dans la manière de se faire rencontrer l'espace et le temps qui est le cœur même de la bd.                
Benoît Peeters

À réécouter : Chris Ware : "J’oublie que je suis dessinateur, je me considère plus comme un écrivain, tout ce qui m’intéresse c’est raconter des histoires"

Une œuvre révolutionnaire

Cofondateur en 1990 des éditions l’Association, Jean-Christophe Menu a toujours été un grand dénicheur de talent, curieux de tout ce qui se passe en marge de la bande dessinée. Il a été l'un des premiers en France à écrire sur Chris Ware, bien avant qu’il ne soit traduit en français, dans la revue en ligne Neuvième art en 1997, par la publication d'un article intitulé « Le prodigieux projet de Chris Ware ». Chris Ware publiait de la bande dessinée depuis 4 ans seulement, et Jean-Christophe Menu débute son texte par cette phrase : "Chris Ware s’est imposé comme un auteur culte". Jean-Christophe Menu et L'Association vont ensuite éditer (et traduire en français) Quimby the mouse en 2005. 

Tout ce qu'a fait Chris Ware est un élément du puzzle de sa création, même s'il a beaucoup évolué. Il est parti des marges très expérimentales, pour aller vers une sorte d'ouverture psychologique, pour parler de l'Amérique d’aujourd’hui et des laissé-pour-compte. Son travail s'est politisé. "Quimby the mouse" était plus de l’expérimental total que l'on peut rattacher à l'OUBAPO, c'était un travail énorme de traduction. (...) Un génie comme lui, il n'y en a qu'un par siècle. A chaque fois qu'il prend sa plume, c'est intelligent et révolutionnaire.        
Jean-Christophe Menu

Auto-portrait de Chris Ware, réalisé en 2020
Auto-portrait de Chris Ware, réalisé en 2020
- Chris Ware