Les forces de sécurité arrêtent un manifestant lors d'une manifestation anti-guerre à Saint-Pétersbourg, en Russie, le 6 mars 2022.
Les forces de sécurité arrêtent un manifestant lors d'une manifestation anti-guerre à Saint-Pétersbourg, en Russie, le 6 mars 2022. ©AFP - Anadolu Agency
Les forces de sécurité arrêtent un manifestant lors d'une manifestation anti-guerre à Saint-Pétersbourg, en Russie, le 6 mars 2022. ©AFP - Anadolu Agency
Les forces de sécurité arrêtent un manifestant lors d'une manifestation anti-guerre à Saint-Pétersbourg, en Russie, le 6 mars 2022. ©AFP - Anadolu Agency
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Opposés à la guerre, menacés par le pouvoir de Vladimir Poutine, ou inquiets des répercussions économiques des sanctions occidentales, de nombreux Russes préfèrent quitter leur pays. Souvent parce qu'ils sont directement menacés par le régime. Toujours parce qu'ils en ont les moyens.

“Je suis partie parce que je veux parler, et dire la vérité”. La semaine dernière, Elina travaillait encore à Moscou comme artiste et directrice d'une compagnie theâtrale. Depuis mardi, elle est seule à Tbilissi, en Georgie, dans un appartement que lui prêtent des amis. En une journée, la jeune femme de 24 ans a rassemblé ses affaires en une valise, et tout quitté en Russie. Peut-être pour toujours, dit-elle

Tout ce qui était important pour moi a été détruit par notre régime. Je fais du théâtre, il y a eu beaucoup de difficultés, des limogeages, de la censure".

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Elena était en résidence au théâtre d’Etat Vsevolod-Meyerhold. Ses dirigeants ont payé leurs prises de positions contre la guerre en Ukraine. La directrice, Elena Kovalskaya, a annoncé sa démission. Le metteur en scène Dmitri Volkostrelov, qui travaillait avec elle, a été licencié. 

Le Département de la Culture a changé les directeurs et toutes les équipes en deux heures. C’était un endroit essentiel pour tous ceux qui essaient ou essayaient de faire vivre la culture en Russie. Le même jour, la télévision Dojd et la radio Echo de Moscou, les derniers médias indépendants, ont été liquidés. Je crois que c’est à ce moment là que j’ai décidé de partir. Je pense que je peux faire plus en étant hors du pays, car les gens peuvent parler.  En Russie, c'est devenu illégal. 

La loi punit désormais jusqu'à quinze ans de prison ceux qui diffusent des "informations mensongères sur l'armée russe". Simplement dire "non à la guerre" est devenu un motif d'arrestation. L'ONG OVD Info offre un soutien juridique aux opposants, aux manifestants qui se font arrêter. Et c'est désormais depuis la Turquie que Dimitri continue à travailler pour cette ONG. Il était en vacances à Istanbul quand la guerre a commencé. Il a décidé de rester. Et sa femme l'a rejoint. 

"Ma femme a travaillé il y a quelques années dans la police et à cause de ça, elle peut être mobilisée dans l'armée et la guerre en Ukraine. Il est impossible pour nous de revenir en Russie pour l'instant parce que c'est trop dangereux.  Ma femme et moi travaillons pour une organisation de défense des droits de l'homme. Et maintenant tout peut arriver : l'Etat est très agressif contre les gens comme nous. Et il existe un risque de persécution"

Très directement menacés par les nouvelles législations, journalistes, artistes, défenseurs de droits de l'hommes sont particulièrement nombreux à quitter un pays où les arrestations se multiplient. Mais tous ne le font pas. "Partir pour aller où ? Et faire quoi  ? Et puis je ne peux pas laisser ma mère," m'écrit Macha. Ceux qui restent, difficile désormais de les faire entendre. "Parmi mes amis personne ne supporte ce qui se passe. On comprend tout très bien, on a honte, et malheureusement on a peur aussi. 15 ans de prison, cela peut vraiment nous arriver" poursuit Macha. Elle ne parlera pas dans un micro. Les dizaines de réponses reçues de Russie disent toutes cela. L'envie et l'impossibilité de raconter.

C'est pour cela qu'Alexandra est partie du jour au lendemain avec son mari, son fils de dix ans. Elle qui travaillait dans les relations internationales n'avait plus d'emploi, mais son mari Oleg a lui quitté son poste d'ingénieur. Ils sont arrivés avant hier à Belgrade, en Serbie. 

Quand la guerre en Ukraine a commencé nous étions tous sous le choc. C'est une catastrophe, un drame pour chacun de nous. Et on a vite eu le sentiment qu'il ne fallait tout simplement plus être en Russie. Pour nous, émigrer c'est aussi une forme de protestation  Aujourd'hui en Russie tu ne peux plus protester, tu ne peux plus manifester dans la rue, tu ne peux plus dire "non à la guerre" car aujourd'hui c'est considéré comme un slogan extrémiste. Et je considère l'émigration comme le seul moyen d'exprimer son désaccord avec ce qui se passe .

Alexandra et Oleg ont décidé puis organisé leur départ en quelques jours à peine. 

Nous avons trouvé des billets d'avion, d'abord pour la fin mars. Puis on s'est dit qu'il fallait partir plus vite. Et on s'est envolé hier. On est à Belgrade, ici les Russes n'ont pas besoin de visa. Et après, je ne sais pas ce qu'on va faire. On espère trouver du travail quelque part. 

Dans deux jours, leurs cartes bleues internationales ne marcheront plus. S'inscrivant dans les sanctions internationales, Visa et Mastercard ont annoncé suspendre leurs services avec la Russie. Alexandra et Oleg ont pu retirer l'argent qu'ils avaient de côté avant de quitter Moscou.

Mais nous n'avions pas beaucoup d'argent, cela ne nous permettra pas de tenir longtemps. Alors maintenant on cherche comment trouver un logement moins cher, de la nourriture moins chère. J'ai passé ces derniers jours à constamment regarder les nouvelles, à suivre ce qui se passe en Ukraine. J'ai compris que la seule manière de tenir psychologiquement c'est de résoudre des problèmes très simples et concrets : chercher des  billets d'avions, un logement, de la nourriture. L'avenir, je n'y pense pas.

La plupart de ceux qui partent visent aujourd'hui les pays les plus proches de la Russie. Des pays comme le Kazakhstan, le Kirghizistan ou la Turquie apparaissent même désormais comme des endroits de repli.

Youri, est photojournaliste, et sa femme enseignante Ce couple de trentenaire a lui opté pour l'Arménie. 

Nous n'avons aucun lien ici, mais nous sommes partis avec mon frère et il n'a pas de passeport international. Et en Arménie, le passeport intérieur russe suffit. Pour l'instant, nous allons rester à Erevan peut être un mois et voir comment la situation évolue en Russie. Mais je sais que cela ne va pas s'améliorer . Et  même sur le plan économique. Cela ne pourra être que le pire, et on ne voit pas comment il sera possible de travailler là bas. Je me dis qu'à Erevan, il aura plus de possibilités". 

Les parents de Youri, eux, sont restés en Russie 

Ils ne sont plus tout jeunes Et rien que financièrement ils n'auraient pas pu partir. Et puis surtout il n'en avaient pas envie. Ils ont leurs affaires, leur appartement. Ils ont dit qu'ils avaient vécu en Union soviétique et avaient déjà traversé de telles difficultés.  Ils ont décidé de rester. Mais ils soutiennent notre décision, et nous ont dit qu'ils étaient contents de nous savoir ailleurs en sécurité.

Impossible d'évaluer le nombre de personnes qui ont quitté la Russie. Mais ceux qui ont les moyens, les réseaux, un passeport international  ont peu nombreux. Sans compter les restrictions liés au Covid : le vaccin spoutnik ne permet pas d'aller partout

Et il y a tous ceux qui n'envisagent pas de partir.  Ils sont aujourd'hui dans un pays de plus en plus coupés du reste du monde.