La grande scène en cours d'installation au festival Solidays qui débute le 24 juin 2022 à l'hippodrome de Longchamp à Paris, ici le 18 juin 2022.
La grande scène en cours d'installation au festival Solidays qui débute le 24 juin 2022 à l'hippodrome de Longchamp à Paris, ici le 18 juin 2022. ©Radio France - Fiona Moghaddam
La grande scène en cours d'installation au festival Solidays qui débute le 24 juin 2022 à l'hippodrome de Longchamp à Paris, ici le 18 juin 2022. ©Radio France - Fiona Moghaddam
La grande scène en cours d'installation au festival Solidays qui débute le 24 juin 2022 à l'hippodrome de Longchamp à Paris, ici le 18 juin 2022. ©Radio France - Fiona Moghaddam
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Après deux années sans festivals ou presque, les événements musicaux sont de retour et en masse cet été. Si certains affichent complets, pour d'autres, retrouver leur public est plus compliqué. Mais tous font face à de nouvelles difficultés liées à l’inflation et parfois au manque de personnel.

Les festivals ont été réduits au silence durant deux années, pour cause de crise sanitaire. Cet été, ils sont de retour et ils n’ont sans doute jamais été aussi nombreux. Si certains affichent une fréquentation au beau fixe, pour d’autres, faire revenir le public s’annonce plus compliqué. Et après ces deux années de pause forcée, de nouvelles difficultés sont apparues, notamment l’inflation qui perturbe les budgets.

Une fréquentation variable

Sous une chaleur de plomb, à l'ombre de quelques arbres à l'hippodrome de Longchamp, à Paris, 120 chefs d'équipe sont réunis. Ils encadreront les 2 500 bénévoles du festival Solidays qui débute ce vendredi. Luc Barruet, le fondateur et directeur de l'association Solidarité Sida et de Solidays, prend le micro et leur explique que la préparation de cette 24e édition n'est pas simple. Pour la première fois, une annonce a dû être diffusée pour recruter des bénévoles, qui manquaient pour cette année. La fréquentation va battre un record, 240 000 festivaliers sont attendus sur les trois jours de concerts, "une très bonne nouvelle d'un point de vue financier lié aux recettes de billetterie" reconnaît Luc Barruet.

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Mais ce n'est pas pour autant que les bénéfices (intégralement reversés à des programmes d'aide aux personnes atteintes du Sida ou à la prévention de la maladie) seront plus importants. "Les charges augmentent aussi, ajoute-t-il. Parce que dans la période actuelle, tous les coûts de production augmentent, tous les prestataires sont en difficulté en termes de ressources humains ou de suivi, il y a tellement d'événements et d'activité que c'est dur pour tout le monde."

Impossible donc pour le moment de dire si davantage d'argent sera récolté pour financer des programmes. "On est content de battre le record de fréquentation et de se retrouver, explique Luc Barruet, mais on se retrouve dans des conditions plus difficiles, on dépense de l'argent pour des sujets sur lesquels on avait réussi à faire des économies par le passé donc d'un point de vue militant on est un peu frustré. Et à la fois, c'est un principe de réalité, on évolue dans un écosystème qui est sérieusement challengé en ce moment..."

Luc Barruet, fondateur de Solidays, s'adresse aux chefs d'équipe qui encadreront les 2 500 bénévoles au festival, à l'hippodrome de Longchamp, le 18 juin 2022
Luc Barruet, fondateur de Solidays, s'adresse aux chefs d'équipe qui encadreront les 2 500 bénévoles au festival, à l'hippodrome de Longchamp, le 18 juin 2022
© Radio France - Fiona Moghaddam
Le Reportage de la rédaction
4 min

Dans les bureaux du festival du Printemps de Pérouges (Ain), la poignée de salariés ne décrochent pas de leur ordinateur. Il ne reste que quelques jours pour finaliser le festival qui a lieu à nouveau en grand format cette année et fêtera ses 25 ans, qui auraient dû être célébrés l’an dernier.

En 2019, 45 000 personnes s’étaient rassemblées lors des cinq jours de concerts. Pour cette 25e édition, les organisatrices attendent quelque 60 000 participants et participantes. À un peu plus de deux semaines du début des festivités, seuls 70% des billets avaient été vendus. Marie Rigaud, la fondatrice et directrice du Printemps de Pérouges, explique avoir bénéficié du "report de dates". Les personnes qui avaient déjà acheté leur billet pour l’édition précédente, annulée dans son format classique, ont pu le conserver pour 2022. C’est le cas pour le concert de Sting notamment qui affiche complet.

"Cela nous assure un confort de billetterie" mais d’autres affiches, censées pourtant être alléchantes pour le public visé, "des papys rockeurs" de 50-60 ans – cette année, Kiss et Deep Purple seront sur la scène du Printemps de Pérouges – ont plus de mal à attirer. "On s’aperçoit que les habitudes ont changé. La vie après Covid a modifié la démarche d’acheter du billet de concert et la mode est maintenant à la dernière minute. C’est un peu déstabilisant au niveau de la trésorerie. Mais on s’attend à un engouement dans les derniers jours", lâche pleine d’espoir Marie Rigaud.

Dans les bureaux du Printemps de Pérouges, Marie Rigaud et Julie Bosc, chargée de production, font le point sur les dernières étapes avant le début du festival
Dans les bureaux du Printemps de Pérouges, Marie Rigaud et Julie Bosc, chargée de production, font le point sur les dernières étapes avant le début du festival
© Radio France - Fiona Moghaddam

Des réservations de dernière minute, il y en a aussi de plus en plus souvent au Festival du Forez. Il se déroule durant deux week-ends de juillet sur trois sites différents dans la Loire. Cette année, les organisateurs attendent 3 000 personnes mais à trois semaines du lancement, seules 800 places ont été vendues. "Avec une forte récession, on s’attend à ce que le public fasse des choix", précisent Adrien et Christian-Pierre La Marca, les deux responsables du festival.

Au Printemps de Bourges, la fréquentation cette année n’a pas été celle escomptée en avril dernier, 80% seulement face aux 100% de 2019. Mais les raisons restent difficiles à expliquer pour Gérard Pont, l’un de ses responsables. "En avril, c’était encore la fin du Covid… Il y avait des salles remplies, d’autres moins. On est sur le premier festival de l’année, il fallait sans doute une remise en route du public, mélangée à encore un peu de frilosité." Car au contraire pour les Francofolies, autre festival de musique que préside Gérard Pont, le public répond présent et le festival réalise "sa meilleure année depuis vingt ans, avec des chiffres plus élevés que pour 2019". Gérard Pont prédit une année "historique" en termes de fréquentation.

Gérard Pont est à la tête des Francofolies depuis une vingtaine d'années. Ici dans les bureaux du festival en région parisienne, le 8 juin 2022
Gérard Pont est à la tête des Francofolies depuis une vingtaine d'années. Ici dans les bureaux du festival en région parisienne, le 8 juin 2022
© Radio France - Fiona Moghaddam

Paul Rondin, co-président de France Festivals, qui regroupe 80 festivals en France, estime que cette différence s’explique car certains événements ont la réputation d’être toujours complets et rapidement. Dans ce cas, les festivaliers n’ont pas attendu. Pour les autres, on ne peut pas parler de "désaffection mais d’une prudence qu’on peut expliquer par la succession de vagues sanitaires". Les gens se disent, "si le festival a lieu, j’irai".

Une inflation difficile à compenser

Comme partout, l’inflation a fait exploser les coûts pour les festivals. Mais les budgets ont été bouclés il y a plusieurs mois tout comme le prix des billets. Impossible donc de compenser cette hausse soudaine. Le coût des transports a augmenté de 15-20% constate-t-on du côté des Francofolies.

"Tous les coûts inhérents à l’organisation du festival ont augmenté en moyenne de 15%" d’après Elsa Charier, l’une des organisatrices du Printemps de Pérouges. Une inflation qui met à mal l’équilibre global et qui entraînera "une pure perte car il n’y a pas de leviers pour contrebalancer". L’essence, la nourriture, les salaires sont plus élevés, ainsi que "des choses pour lesquelles nous avons moins d’explication. C’est sans doute lié au fait qu’il y a beaucoup d’offres de festivals cette année et certains prestataires font aussi leur propre augmentation, parfois à plus de 15%."

Et les festivals doivent ainsi faire face à des pénuries et hausses inattendues. Comme par exemple les toilettes qui sont 30% plus cher cette année ! "Cela a été un vrai sujet chez nous" raconte, un brin amusée Marie Rigaud du Printemps de Pérouges. Mais il a quand même fallu en réserver moins qu’habituellement… Aux Francofolies, c’est le bois qui a été difficile à trouver. Mais l’événement a finalement pu compter sur ses partenaires pour s’approvisionner. "Essence, main d’œuvre, pertes des deux dernières années, il y réellement compensation" estiment les organisateurs du Festival du Forez où le prix des prestations a lui aussi flambé.

Elsa Charier et Marie Rigaud sont deux des trois soeurs organisatrices du Printemps de Pérouges
Elsa Charier et Marie Rigaud sont deux des trois soeurs organisatrices du Printemps de Pérouges
© Radio France - Fiona Moghaddam

Au Festival interceltique de Lorient, où début août seront proposés plus de 225 concerts en dix jours, les hausses sont d’environ 5%, tous domaines confondus et elles concernent essentiellement la production (en particulier le montage de chapiteaux) et la technique (tout ce qui est relatif à la lumière et au son).

"On monte beaucoup de structures éphémères et c’est à ce niveau-là que l’on ressent une inflation considérable" explique le directeur du Fil, Jean-Philippe Mauras. Mais pas question pour autant, assure-t-il, d’augmenter le prix des billets ou des consommations. Alors, pour pallier ces prix qui flambent, le festival a décidé de faire des économies dans certains domaines : moins de communication, moins de structures montées pour le festival, moins d’espaces de restauration et de bars. "Cela n’ampute rien au festival tel qu’il est, assure Jean-Philippe Mauras, simplement, les innovations que l’on souhaitait mettre en place cette année ont été repoussées à 2023, notamment pour les structures." Une manière de maîtriser les coûts.

"Les cachets des artistes ont augmenté en moyenne de 63% en 5 ans"

Parmi les autres hausses auxquelles ont dû faire face les festivals de musiques actuelles, il y a celles des cachets des artistes. Aux Francofolies, en cinq ou six ans, ils ont en moyenne augmenté de 63%, quand le prix du billet n’est "que" 15% plus cher. Mais Paul Rondin y voit aussi une nécessité de solidarité qu'il faut assumer. "La France nous a permis de survivre pendant la crise sanitaire. Mais dans beaucoup de pays, les équipes, les compagnies, les artistes n'ont pas travaillé. On pense toujours aux stars mais il y a tous les autres qui sont majoritaires et n'ont plus eu de revenus ou recettes pendant deux ans. Et dans ce cas, la marge de négociation n'existe plus."

Pour rester dans son budget, la direction des Francofolies a fait appel aux partenariats privés. "Une manière d’équilibrer pour Gérard Pont, face aux subventions publiques qui elles n’ont pas augmenté depuis vingt ans." Au Printemps de Pérouges, les organisatrices estiment même que c’est "la clé du modèle de demain pour que les festivals puissent s’en sortir."

À tout cela s’ajoute une forte concurrence entre festivals cet été. Jamais il ne semble y avoir eu autant d’événements musicaux. "Une folie de propositions" lance même Gérard Pont, ce qui explique aussi ces cachets d’artistes plus importants. Marie Rigaud, du Printemps de Pérouges, appelle à une régulation des événements culturels, au moins en été. "Nous sommes visiblement trop nombreux et avons en plus perdu du public et des subventions". Également élue au comité festivals du Prodiss, le syndicat national du spectacle musical et de variété, Marie Rigaud estime que la carte de France des festivals va être modifié à la fin de la saison et l’échiquier redistribué.

"Nous pointons un peu du doigt les collectivités locales qui s’improvisent organisatrices d’événement car chaque commune, chaque intercommunalité, chaque grande agglomération veut son événement musical. Il y a un dommage collatéral qui va être fort. Quand une collectivité locale lance un événement gratuit, à côté de voisins qui sont des associations bien ancrées dans leur territoire depuis des années, pour les mêmes viviers, les mêmes publics et avec les mêmes têtes d’affiche, cela pose question", se désole Marie Rigaud.

Paul Rondin est le co-président de France Festivals. Ici dans les locaux de France Culture, le 17 juin 2022
Paul Rondin est le co-président de France Festivals. Ici dans les locaux de France Culture, le 17 juin 2022
© Radio France - Fiona Moghaddam

Paul Rondin, de France Festivals, croit en un public "intelligent" qui a "envie de proximité et de renouer avec des événements à taille humaine". Et créer un festival implique aussi les collectivités et les élus. "Si l’on veut régler le problème de son programme culturel en faisant venir une major américaine pour créer trois jours de concerts clé en main, soit. Mais ce n’est pas de la politique culturelle. Ce n’est pas ce qui créera un lien avec la population et qui fera culture et donc société. C’est un choix politique", affirme celui qui est aussi directeur délégué du festival d'Avignon.

Une pénurie de main d’œuvre dans certains secteurs

Les deux années de crise sanitaire ont parfois eu raison de la main d’œuvre. Sans travail pendant de longs mois, certains ont fini par changer de métier. Ajouté à cette profusion d’événements, il est parfois difficile de trouver des professionnels. Ainsi, aux Francofolies, il manque "dix à quinze postes très importants" et notamment des scaffolders, ces personnes chargées du montage des structures dans le monde de la musique. En dehors de ses cinq salariées permanentes, le Printemps de Pérouges ne fonctionne qu’avec des bénévoles, un noyau dur de 60 personnes, jusqu’à 400 pour les soirées les plus importantes. Ils et elles ont répondu en masse cette année, comme Valérie Iarussi, bénévole depuis plus de quinze ans à ce festival. Après deux années sous Covid, la jeune femme qui s’occupe du placement du public, a hâte de retrouver l’événement, "On dirait que c’est reparti, tout le monde est très content de se retrouver pour cette année". Aux Solidays, pour la première fois depuis le lancement du festival en 1999, il a fallu diffuser une annonce pour recruter des bénévoles, qui n'ont pas tout de suite répondu présents pour cette année.

"Des saisonniers et des intermittents ne sont pas revenus, constate Paul Rondin de France Festivals. Il y a une difficulté de recrutement mais aussi de vécu. Cet engagement absolu qu’ont les salariés dans les festivals, il y a une angoisse que cela s’arrête à nouveau, on ne les retrouve plus comme on les avait laissés il y a deux ans. Certains se sont aussi remis en question : ai-je envie de travailler le soir, la nuit, les week-ends ? Puis une réforme est passée par là (celle de l'assurance-chômage, ndlr), elle impacte les saisonniers sur leur indemnisation et ne permet plus de vivre de cette manière-là."

Le Magazine du week-end
59 min

De l’inquiétude pour la trésorerie à l’annulation pure et simple

Si de nombreux festivals estiment pouvoir s’en sortir pour cette année, certains ont dû annuler une nouvelle fois leur édition. C’est le cas d’Opéra en plein air qui, face aux difficultés financières, n’a eu d’autre choix que de reporter son événement à l’an prochain.

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Au Festival du Forez, l’équilibre budgétaire est fébrile, "Nous avons plus que jamais besoin de soutiens et de remplissage" soulignent ses organisateurs. Marie Rigaud, du Printemps de Pérouges prédit un modèle économique qui va craquer. "Nous verrons qui sera encore dans la course en 2023, ceux qui pourront supporter l’absorption de tous ces coûts, s’inquiète-t-elle. Les risques que l’on doit prendre aujourd’hui, nous organisatrices indépendantes, deviennent assez colossaux et cela devient un chemin de croix d’organiser un événement."

Cet été, les festivals devront aussi faire avec des conditions climatiques parfois compliquées, entre orages entraînant l'annulation de concerts comme à We Love Green au début du mois ou l'épisode caniculaire qui a touché la France ces derniers jours, avec des températures très élevées au Hellfest le week-end dernier. La légère remontée du Covid ne rassure pas non plus les organisateurs. Ni le phénomène des attaques à la piqûre, dont plusieurs cas ont déjà été rapportés dans des festivals, comme à Dijon mi-juin.

Au festival Solidays, "notre métier à Solidarité Sida est la réduction des risques" rappelle Luc Barruet. Alors, s'il n'est pas particulièrement inquiet par ce nouveau phénomène, de nouveaux dispositifs ont été mis en place s'il devait y avoir des victimes à prendre en charge ou des auteurs à gérer. L'organisateur du festival s'inquiète surtout de la psychose que cela pourrait générer et jusqu'où elle pourrait déborder du cadre rationnel. Au 16 juin, plus de 800 plaintes avaient été déposées pour des piqûres et 1 098 victimes recensées partout en France, dans des bars, des discothèques, des concerts ou des festivals, d'après la Direction de la police nationale.

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