Filets fantômes : à la recherche des engins de pêche perdus en mer

Relevage d'un filet fantôme et de déchets piégés dedans, au Frioul à Marseille. Juin 2020
Relevage d'un filet fantôme et de déchets piégés dedans, au Frioul à Marseille. Juin 2020 - Pablo Liger
Relevage d'un filet fantôme et de déchets piégés dedans, au Frioul à Marseille. Juin 2020 - Pablo Liger
Relevage d'un filet fantôme et de déchets piégés dedans, au Frioul à Marseille. Juin 2020 - Pablo Liger
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Les engins de pêches perdus en mer représentent environ 10% des déchets maritimes mondiaux. En Méditerranée, ce sont surtout des filets. Autour de Marseille, scientifiques, chercheurs, gestionnaires d'aires marines et citoyens luttent ensemble contre cette pollution.

Jusqu’à demain se tient à Brest le One Ocean Summit, un sommet pour améliorer la protection des océans, qui occupent 70 % de notre planète. Parmi les pollutions marines , il y a les engins de pêche perdus en mer : casier, filet, hameçon…. Une fois perdus, ils continuent de pêcher, mais pour rien : on parle de “filets fantômes.”

Catherine Petillon est allée voir ceux qui autour de Marseille, sur les bords de la Méditerranée, luttent contre cette pollution.

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Le mistral a fini par tomber ce matin-là. Sur les quais de Port-de-Bouc, près de Martigues, les pêcheurs sont au travail. Devant le bateau de Mohamed, s’entassent dans un bac des mètres de filets emmêlés. Il y a un mois et demi, ce pêcheur a perdu l'un des nombreux filets qu'il pose chaque jour : des chalutiers l'ont coupé en deux. Avec un grappin et trois jours de travail, il a réussi à le sortir de l'eau. Mais en quelques jours sous l'eau, ce filet à 20 000 euros est devenu inutilisable.

Pêcheur au travail à Port-de-Bouc
Pêcheur au travail à Port-de-Bouc
© Radio France - Catherine Petillon

Des "filets fantômes" qui continuent à capturer des espèces pour rien

Chaque année dans la région, des centaines de filets sont perdus en mer. Le plus souvent parce que les flotteurs les signalant en surface sont coupés par des bateaux qui passent, en général par accident, parfois par malveillance. Il arrive aussi que le filet accroche au fond, ou soit emporté par de mauvaises conditions météo. Et les pêcheurs ne parviennent  pas toujours à le récupérer : "Quand il y a 10, 15, 20 mètres de profondeur, ça va. Mais quand on est à 60 mètres, c'est beaucoup plus compliqué parce qu'il y a beaucoup de courant et que la profondeur ne permet pas toujours de remonter les filets."

Filet fantôme au Cap Croix du Frioul en juin 2021. Un grand filet fantôme recouvre plusieurs roches sur un fond de 27m.
Filet fantôme au Cap Croix du Frioul en juin 2021. Un grand filet fantôme recouvre plusieurs roches sur un fond de 27m.
© Radio France - Pablo Liger Palana Environnement

En cas de perte en mer, les conséquences pour le milieu peuvent être importantes. A quelques kilomètres de là, à Marseille, c’est ce qu’étudie depuis plusieurs années Sandrine Ruitton. Elle est maître de conférence à l’ Institut Méditerranéen d’Océanologie :

Ce sont des filets de pêche, donc quand ils sont perdus, il y a forcément une partie de la nappe du filet qui reste en pleine eau et qui continue à pêcher. C'est ce qu'on appelle la pêche fantôme. On parle de "filets fantômes" parce qu'ils vont capturer des espèces de manière involontaire, pour aucun bénéfice. En fait, ça ne fait que tuer des espèces, des poissons pour rien. Ces filets vont également se retrouver sur le fond. Ils vont recouvrir les écosystèmes, que ce soit des roches ou des herbiers "de posidonies" pour la Méditerranée. Souvent sur plusieurs dizaines, voire centaines de mètres carrés. Parce qu'un filet, c'est très long. Un filet entier, ça fait à peu près 600 mètres de long et que ça va complètement modifier le fonctionnement des écosystèmes parce que les espèces ne vont pas pouvoir y trouver un abri ou alors y trouver de la nourriture.

Prospection et relevage d'un filet sur la Roche aux Corbs, à MArseille. Le 21/04/2018. Observation d'un filet fantôme coincé dans les roches du coralligène.
Prospection et relevage d'un filet sur la Roche aux Corbs, à MArseille. Le 21/04/2018. Observation d'un filet fantôme coincé dans les roches du coralligène.
- Romain Bricout

Une problématique mondiale

Sandrine Ruitton a lancé un programme scientifique du nom de Ghost Med et elle a créé un indicateur qui quantifie les espèces piégées ou arrachées, les surfaces recouvertes, l’impact paysager, les risques pour les usagers - des plongeurs pris ou des ancres coincées.
Tout cela permet d’établir quels filets doivent être recherchés en priorité et de le dire aux gestionnaires d’aires marines protégées. Comme le parc marin de la côté bleue, entre Marseille et Fos-sur-Mer, ou le Parc national des Calanques.

Le plus souvent, ce sont des plongeurs qui signalent des filets sous l’eau. Certains ont même crée une association, Palana Environnement, présidée par Pablo Liger :

Quand on tombe sur un gros filet, c'est quelque chose d'assez impressionnant. Pour peu qu'il soit encore dressé en pleine eau, on va voir une sorte de grand voile en pleine eau. Parfois avec des poissons morts dedans. Quand on voit un filet à perte de vue et que l'on peut nager dessus pendant 5, 10, 20 minutes, sans en voir le bout, c'est vite impressionnant et forcément, cela a un impact émotionnel pour les plongeurs je pense. D'où aussi des signalisations qui se multiplient.

Désormais, ils plongent toute l’année pour bénévolement sortir de l’eau les filets qui leurs sont indiqués. Ils travaillent  également à convaincre les pêcheurs de signaler eux-mêmes au plus vite leurs filets perdus. Pêcheurs, scientifiques, gestionnaires d’aires marines et observateurs, c’est-à-dire de simples usagers de la mer, travaillent ensemble à lutter contre cette forme de pollution. Les engins de pêche perdus en mer représentent environ 10 % des déchets marins mondiaux.

Pour Sandrine Ruitton, l'intérêt de ces actions, c'est aussi leur efficacité mesurable :

C'est vraiment une problématique mondiale parce qu'on a des engins de pêche perdus partout selon les régions du monde. Ces engins vont être différents, par exemple dans les Caraïbes, c'est énormément des casiers qui sont perdus sur le fond. Ici, c'est plutôt des filets, donc ça va dépendre des zones géographiques et de plus en plus, à travers le monde, il y a des actions qui sont mises en place. Il est difficile de se préoccuper de la totalité des déchets, on parle beaucoup du plastique, etc. Mais les engins de pêche perdus, on peut relativement facilement intervenir. Bien sûr, il faut pouvoir les repérer, mais on peut intervenir et intervenir efficacement parce qu'on connaît les impacts de ces engins de pêche. Donc si on les retire, on sait qu'on va éviter des prises accidentelles et qu'on va rétablir l'état des écosystèmes, etc. Donc, ce sont vraiment des actions efficaces.

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