D'anciens occupants de l'Odéon le 27 janvier 2022 à Paris lors d'une manifestation. ©Radio France - Maxime Tellier
D'anciens occupants de l'Odéon le 27 janvier 2022 à Paris lors d'une manifestation. ©Radio France - Maxime Tellier
D'anciens occupants de l'Odéon le 27 janvier 2022 à Paris lors d'une manifestation. ©Radio France - Maxime Tellier
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Résumé

C'est un lieu qui a marqué le quinquennat Macron : le théâtre de l'Odéon a été occupé 80 jours entre mars et mai 2021 par des intermittents du spectacle et de l'emploi. À quelques semaines de l'élection présidentielle, ils continuent de se mobiliser pour faire entendre leur colère et leurs besoins.

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Du 4 mars au 23 mai 2021, près de 400 personnes se sont succédé à l'intérieur du théâtre de l'Odéon à Paris pour occuper ce lieu hautement symbolique. Théâtre public sous tutelle du ministère de la Culture, l'Odéon avait déjà été "pris" en mai 68 et l'a été de nombreuses fois depuis : en 2021, les occupants s'y sont installés pour faire entendre leur colère face à un gouvernement accusé de sacrifier la culture sans préparer l'avenir en pleine pandémie.

Le mouvement a fait boule de neige avec plus d'une centaine de théâtres occupés en France mais n'a pas atteint ses objectifs face au pouvoir : les militants demandaient une prolongation de 12 mois de l'année blanche pour les intermittents du spectacle (l'accès aux allocations chômage sans minimum d'heures travaillées) mais ils n'ont obtenu que 4 mois en plus. Par ailleurs, le gouvernement a fait passer la réforme du mode de calcul de l'allocation chômage, durcissant les conditions d'accès et abaissant le montant moyen perçu. Cette réforme ne s'applique pas aux intermittents du spectacle mais elle a été perçue comme une menace - actuelle ou future - par tous les "permittents de l'emploi", ceux qui travaillent de façon permanente dans des secteurs où le CDI est un terme exotique. L'Odéon a été le porte-voix et le lieu de ralliement de tous ceux qui se sont sentis exclus des aides de l'Etat durant la pandémie : les "oubliés du 'quoi qu'il en coûte'".

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L'Odéon, un mouvement qui continue d'exister

Un peu plus de 8 mois après la fin de l'occupation de l'Odéon, l'esprit de ce mouvement continue d'exister. Site internet, réseaux sociaux, banderoles dans les manifestations... Les "anciens de l'Odéon" constituent aujourd'hui un tissu de militants soudés par les épreuves et les moments vécus en commun. Le jeudi 27 janvier, une cinquantaine d'entre eux s'étaient donné rendez-vous place de la Bastille à Paris lors d'une manifestation pour l'augmentation des salaires.

"Pour moi, la fin de l'occupation de l'Odéon a été la fin du premier chapitre d'un mouvement qui dure encore. Cela a créé un réseau qui dépasse largement le monde du spectacle", explique Déborah, intermittente (du spectacle) et artiste de cirque. Elle a occupé l'Odéon pendant plusieurs semaines et raconte une expérience fondatrice, forte et épuisante. "Nos revendications n'ont pas été entendues", reconnaît Salomé, intermittente et cadreuse "mais on a constitué un groupe de militants". "Des graines ont été semées pour l'avenir", ajoute Flo, comédienne et musicienne, qui rappelle aussi les liens tissés avec la centaine de théâtres occupés en France, via d'innombrables échanges durant ces semaines de printemps.

Déborah drapée du logo de l'Odéon occupé lors d'une manifestation à Paris le 27 janvier 2022.
Déborah drapée du logo de l'Odéon occupé lors d'une manifestation à Paris le 27 janvier 2022.
© Radio France - Maxime Tellier

Comment suivent-elles la campagne pour l'élection présidentielle ? La question les fait sourire. "C'est mon côté ironique", tente Déborah, qui ajoute aussitôt : "Il y a zéro débat politique, ça m'attriste et ça me fait peur". Elles se disent inquiètes par la pauvreté du débat et par l'absence du thème de la culture dans les propositions des candidats : la culture et ceux qui la font vivre bon an, mal an. Les candidats de gauche ne sont pas épargnés : "il n'y pas d'intelligence collective". Jean-Luc Mélenchon est tout de même cité : "L'un de ceux qui est venu nous voir à l'Odéon et qui a repris une partie de nos propositions". Mais certaines pensent à l'abstention : "Au premier tour, je ne pense pas. Mais au second, ça fait plusieurs années que je la pratique. J'ai voté Chirac en 2002 mais depuis on ne m'y prend plus", dit l'une. "J'ai toujours voté au deuxième tour mais j'en ai un peu marre de me faire avoir", dit une autre.

Une campagne électorale jugée sévèrement

Mais l'Odéon a mobilisé bien bien au-delà des intermittents du spectacle. Beaucoup de ceux qui se sont sentis exclus du "quoi qu'il en coûte" y sont venus, pour y dormir ou pour participer aux agoras et aux AG : hôtellerie, restauration, femmes de chambre, collectifs de chômeurs ou encore guides-conférenciers, comme Sophie Bigogne, qui a passé 28 jours dans l'Odéon. "On a été oubliés. On a reçu zéro aide", lance celle qui est aussi secrétaire du Syndicat professionnel des guides-conférenciers.

Ni chômage partiel, ni l'aide qui a été donné aux auto-entrepreneurs, sauf les quelques guides qui sont auto-entrepreneurs bien sûr. J'espère bien qu'on va changer de gouvernement, je ne peux pas vouloir maintenir au pouvoir des gens qui nous ont abandonné lâchement et qui nous font crever. J'ai au téléphone des gens qui sont dans des situations dramatiques, qui ont dû vendre l'appartement qu'ils avaient commencé à acheter en région parisienne parce qu'ils ne pouvaient plus payer les traites, j'ai une amie qui a vendu sa maison et qui vit chez son père avec ses deux enfants...
Sophie Bigogne, secrétaire du Syndicat professionnel des guides-conférenciers.

Les intermittents du spectacle ont certes obtenu une année blanche de septembre 2020 à août 2021, prolongée par la suite de 4 mois jusqu'au 31 décembre. Mais les occupants de l'Odéon ont aussi dénoncé la réforme de l'assurance chômage, finalement entrée en vigueur en fin d'année 2021. Cette loi constitue l'un des marqueurs du quinquennat, votée malgré la pandémie, selon un principe répété à plusieurs reprises par Emmanuel Macron, comme dans ce discours le 16 septembre à la Salle de la mutualité (Paris).

Nous devons absolument réengager la nation tout entière dans cette culture du travail et du mérite. Il faut qu'à tout moment dans la vie, on gagne plus quand on travaille que quand on travaille pas, c'est du bon sens.
Emmanuel Macron le 16 septembre.

Cette rhétorique met hors d'eux tous les intermittents de l'emploi, privés de travail et parfois d'aides à leur corps défendant pendant les confinements. C'est le cas de Marc Slyper, tromboniste, figure des luttes de la musique et militant CGT de très longue date : il occupait déjà l'Odéon en 68 !

Tous les jeunes qui sortent des écoles d'art, des formations de spectacle vivant, des conservatoires : c'est quoi leur avenir ? Il va y avoir un tel embouteillage ! Ça va être tellement compliqué de sortir de cette pandémie ! Et on y réfléchit pas ! On est au jour le jour et on investit pas ce qu'il faut par rapport à ça. Ça doit être un thème de campagne mais ça ne l'est pas absolument pas ! Parce que les thèmes de la campagne concentrés sur le racisme, la xénophobie, pointer du doigt l'immigration, c'est terrible. C'est une période pas possible mais il faut rester debout et continuer d'y aller parce qu'on a toutes ces choses là à exprimer".
Marc Slyper, militant historique.

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