Pierre Gagnepain présente son programme de recherches à la plate-forme Cyceron.
Pierre Gagnepain présente son programme de recherches à la plate-forme Cyceron. ©Radio France - Florence Sturm
Pierre Gagnepain présente son programme de recherches à la plate-forme Cyceron. ©Radio France - Florence Sturm
Pierre Gagnepain présente son programme de recherches à la plate-forme Cyceron. ©Radio France - Florence Sturm
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Depuis 2016, des chercheurs explorent les traces que les attentats de novembre 2015 ont laissées dans la mémoire des victimes. L'imagerie cérébrale permet désormais de comprendre les mécanismes que le cerveau met en œuvre pour les protéger du stress post-traumatique.

Avec
  • Francis Eustache Neuropsychologue, directeur du laboratoire Inserm Neuropsychologie et imagerie de la mémoire humaine, professeur à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes - Président du Conseil Scientifique de l'Observatoire B2V des Mémoires
  • Pierre Gagnepain chercheur en neurosciences, est responsable scientifique du programme Remember

Que restera-t-il du 13 novembre 2015 dans les mémoires, individuelles et collectives ? Un vaste programme de recherche transdisciplinaire, le projet 13-Novembre, codirigé par le neuropsychologue Francis Eustache, directeur du laboratoire Inserm Neuropsychologie et imagerie de la mémoire humaine de Caen et l’historien Denis Peschanski, directeur de recherche au CNRS  explore depuis 2016 la construction et l’évolution de ces mémoires. Il doit s’achever en 2026 mais déjà, l’étude Remember, partie intégrante du programme menée par le biais de l’imagerie cérébrale a produit des résultats significatifs, qui ont donné lieu à une publication dans la revue Science. Elle a permis de comprendre quels mécanismes le cerveau met en œuvre pour protéger les individus du stress post-traumatique. Florence Sturm s’est rendue à l’INSERM de Caen.   

Au lendemain des attentats de novembre 2015, Alain Fuchs, le patron du CNRS lance un appel à projets et les chercheurs sont nombreux à y répondre. Forts du travail déjà engagé ensemble, notamment "multibrain" sur la Seconde Guerre mondiale, le neuropsychologue Francis Eustache et l’historien Denis Peschanski, tous deux membres du conseil scientifique de l'Observatoire B2V des Mémoires, proposent d’engager une étude transdisciplinaire et longitudinale. Ils vont observer, chacun dans sa spécialité, comment évoluent les mémoires et les traumatismes au fil du temps. 

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Certaines personnes sont capables de réguler les mécanismes de contrôle du stress post-traumatique et d'autres pas

Quatre phases principales sont retenues : 2016, 2018, 2021 et 2026. Un millier de volontaires appartenant à quatre cercles différents, selon leur degré de présence et de proximité avec les événements de novembre 2015 vont ainsi accepter de participer à ces rendez-vous où leur parole sera recueillie mais également se prêter à des IRM. En l’occurrence, l’étude se met en place avec le support de la plate-forme Cyceron, à Caen, où le chercheur Pierre Gagnepain travaille sur la base d'un paradigme, "think/no-think" qui permet d’étudier les mécanismes développés par le cerveau pour tenir à distance le phénomène de stress post-traumatique et les éventuels dysfonctionnements qui l’en empêchent. 

l'IRM de Cyceron  où s'installent les volontaires du programme Remember.
l'IRM de Cyceron où s'installent les volontaires du programme Remember.
© Radio France - Florence Sturm

Les premiers résultats de cette étude, objet d’une publication dans la revue Science en février 2020, montrent que certaines personnes sont capables de réguler les mécanismes de contrôle du stress post-traumatique et d’autres pas. Dès lors, ces résultats sont susceptibles de générer de nouvelles pistes de traitement pour les sujets victimes de stress post-traumatique.

De futures recherches pour comprendre les origines neurobiologiques de ces mécanismes

Pierre Gagnepain : "À l’heure actuelle, les traitements comme les thérapies cognitivo-comportementales s’efforcent de changer la signification du traumatisme pour faire en sorte que le souvenir, lorsqu’il envahit la personne, soit moins intense émotionnellement. Ce sont des traitements plutôt orientés sur le fait de devoir revivre le trauma pour en altérer la force ou la signification. Nos résultats montrent que l’on peut également favoriser une forme de résilience en travaillant sur des mécanismes de contrôle complètement indépendants du traumatisme. C’est donc une nouvelle piste de traitement intéressante. En revanche, quels sont les moyens d’action sur le stress post-traumatique ? Il reste beaucoup de recherches à effectuer pour comprendre comment altérer la trace du souvenir traumatique dans le cerveau.

Pierre Gagnepain : "On peut stimuler des mécanismes de contrôle sans faire appel au traumatisme."

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Il s’agit d’un souvenir complètement isolé, déconnecté des autres souvenirs, extrêmement fragmenté, composé d’images sensorielles et émotionnelles extrêmement vives, qui s’est enkysté, un peu à la manière d’une tumeur de la mémoire. L’enjeu consiste à essayer de comprendre comment prévenir l’installation et le développement de ce souvenir. Les résultats des mécanismes que nous avons mis en avant contribuent à éclairer les dynamiques cérébrales qui aideraient à le faire. Mais si l’on veut soigner ces troubles, il faut en préciser l’origine. À l’avenir, nos recherches vont donc s’efforcer de comprendre les origines neurobiologiques de ces mécanismes. Nous allons nous focaliser sur le neurotransmetteur GABA qui permet d’inhiber l’activité neuronale pour voir si le dérèglement de ces capacités d’inhibition de la mémoire ne serait pas lié à un dérèglement de ces récepteurs GABA. Nous avons également lancé d’autres études qui accompagnent ce projet, notamment sur la volumétrie de l’hippocampe, structure-clé pour la formation des souvenirs qui est altérée dans le trouble de stress post-traumatique. Mais l’on pense aussi que certaines de ces altérations seraient réversibles. On observe qu’une fois que le stress diminue, l’hippocampe recouvre en partie son volume, en tout cas pour certaines régions."

En 2020, le Covid 19 s’insinue dans le temps du programme. Dès lors, il semblait impossible aux chercheurs de faire l’économie d’une étude complémentaire. Francis Eustache et son équipe ont donc lancé "Remember pandémie", un amendement au protocole initial où la cohorte de patients volontaires a également accepté de répondre à des questionnaires en ligne qui interrogeaient leur état mental et leur degré de stress.

Francis Eustache, directeur du laboratoire INSERM Neuropsychologie de Caen
Francis Eustache, directeur du laboratoire INSERM Neuropsychologie de Caen
© Radio France - Florence Sturm

Francis Eustache : "Nous avons constaté une montée de l’anxiété qui se maintient pendant la période de déconfinement. Et ces personnes-là constituent un peu, sans raccourci excessif, un révélateur de ce qui se passe dans certaines catégories de population particulièrement fragiles."

Francis Eustache : "Pendant le confinement, la montée de l'anxiété a été plus marquée chez les personnes victimes d'un traumatisme majeur."

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La transmission du souvenir aux enfants

En réalité, le programme n’en finit pas de générer d’autres questionnements, d’autres sujets de recherche. Sollicité en ce sens par des associations de victimes du terrorisme, il va s’intéresser prochainement à la question de la transmission secondaire du récit, de la mémoire et du souvenir aux enfants. Enfants de victimes ou de sujets dits "contrôle", ils seront 240 au total, issus de deux tranches d’âge différentes, 6-12 ans et 12-18 ans. Eux aussi participeront à des rendez-vous de deux jours sur le site de l’INSERM, mêlant un protocole similaire à celui des adultes mais simplifié dans le domaine de l’imagerie et une étude psychologique assez poussée qui inclura par exemple des jeux de rôle.

Francis Eustache : "Nous voulons comprendre comment un traumatisme vécu dans une famille se transmet aux enfants."

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On cherche à savoir comment un traumatisme vécu par une famille se transmet aux enfants… Beaucoup d’œuvres, y compris littéraires ont déjà été écrites sur le sujet mais une étude à grande échelle, impliquant 240 enfants dans une première phase constitue une première mondiale. Cela devrait nous apporter une moisson d’informations et de grandes retombées sur le plan des thérapies familiales. 

La première phase de l’étude débutera fin 2021, début 2022 avec une deuxième phase en 2026 et une nouvelle étude en préparation, concernant cette fois la transmission générationnelle et les enfants nés après les attentats de 2015.

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