Bâtiment Planned Parenthood : dans le Missouri, il ne restait qu’une seule clinique pratiquant l’IVG à Saint-Louis, ces services sont désormais fermés. ©Radio France - Nicolas Mathias
Bâtiment Planned Parenthood : dans le Missouri, il ne restait qu’une seule clinique pratiquant l’IVG à Saint-Louis, ces services sont désormais fermés. ©Radio France - Nicolas Mathias
Bâtiment Planned Parenthood : dans le Missouri, il ne restait qu’une seule clinique pratiquant l’IVG à Saint-Louis, ces services sont désormais fermés. ©Radio France - Nicolas Mathias
Publicité
Résumé

Les grands médias américains ont titré "Shockwave", l’onde de choc, après la décision de la Cour suprême de rendre à chaque État la possibilité de légiférer sur l’avortement. Désormais, dans la moitié du pays, les femmes ne pourront plus avorter là où elles habitent et notamment dans le Midwest.

En savoir plus

Le Missouri a été le premier État États-Unien vendredi à rendre illégal l’IVG, fermant de facto la seule clinique qui pratiquait l’avortement. 170 femmes ont avorté dans le Missouri en 2020 selon l’Institut de référence, le Guttmacher Institute contre 4710 en 2017.

Des chiffres en trompe l’œil, beaucoup se sont aussi rendues dans l’État voisin de l’Illinois, plus accueillant pour elles, ou ont eu recours à la pilule abortive. Sans attendre la décision de la Cour Suprême, l’État du Missouri, à majorité républicaine, avait déjà imposé un certain nombre de restrictions pour dissuader les femmes d’avorter (multiples rendez-vous, 72h minimum d’attente avant le début de la procédure, restrictions sur les assurances, etc.).

Publicité

Les femmes pauvres particulièrement concernées

A Saint Louis, la plus grande ville de l’État, Sandra attend à un arrêt de bus en plein soleil. Les voitures filent sur la grande artère, mais Sandra n’a pas les moyens et doit composer avec les quelques lignes de bus qui desservent les quartiers les plus pauvres de la ville, au nord. Sandra avait quitté sa ville natale avant d’y revenir il y a sept ans. Elle en dresse un portrait sombre et sans nuance :

"Tout n’est que malheur ici, j’ai enterré tellement de monde ! Je me contente de sortir pour travailler puis de rentrer vite chez moi… Ce n'est pas une vie, Saint-Louis, c’est horrible !"

En s’engouffrant dans le bus, elle se retourne et glisse "C’est mon corps, c’est mon choix."

Ce sont dans ces quartiers pauvres non loin du fleuve mythique du Mississipi que l’on retrouve les plus forts taux de criminalité de la ville et le plus grand nombre d’avortements. D’après l’Institut Guttmacher, les femmes contraintes à avorter ont le plus souvent entre 20 et 30 ans, sont déjà mère de famille, issues des minorités, avec un faible revenu.

Dans ce quartier du nord de saint-Louis, une partie des maisons sont murées.
Dans ce quartier du nord de saint-Louis, une partie des maisons sont murées.
© Radio France - Nicolas Mathias

Autour d’un parc presque désert, une maison sur trois est entièrement murée. Une porte est forcée, l’immeuble est squatté… Un bâtiment avec une fresque colorée se distingue, où il est écrit "Live in peace". C’est le studio de danse où enseignent Lucricia, 40 ans, et Déija, 35 ans.

"Pour mon second fils, je prenais la pilule et pourtant je suis tombée enceinte, j’ai décidé de le garder mais je n’impose pas ça aux autres" dit Lucricia

Déija acquiesce : "C’est la pire des choses de forcer une femme à garder son bébé, parce qu’ensuite vous ne pouvez plus le remettre dans votre ventre, ça vous engage pour des années et ça pèse mentalement."

Lucricia et Déija, professeures de danse, s’inquiètent pour leurs filles adolescentes.
Lucricia et Déija, professeures de danse, s’inquiètent pour leurs filles adolescentes.
© Radio France - Nicolas Mathias

Les deux amies sont devenues mère à 17 et 20 ans, elles ont trois enfants chacune et s’inquiètent aujourd’hui pour leurs filles adolescentes :

"On ne sait pas par quoi les gens passent ! Il y a tellement de raisons de se demander s’il faut garder le bébé. Il se prend pour qui le gouvernement de l’État pour dire ‘non vous ne devriez pas faire ça’ !" s’emporte Déija.

"Et ils seront où ceux-là quand j’aurai besoin d’aide en pleine nuit ou besoin d’un logement plus grand si ma fille ou moi on tombe enceinte ?" complète Lucricia.

La décision du gouverneur de l’État du Missouri aura des conséquences très larges pour le quartier anticipe Déija :

"Ca va faire monter la criminalité, si tu ne peux plus nourrir tous tes enfants, tu te mets à voler, il va y avoir un effet domino… Ici, on ne veut pas survivre mais vivre !"

Lucricia peste contre le prix des assurances médicales qu’elle doit payer depuis que l’Etat du Missouri a baissé les aides fédérales Medicaid. Le gouvernement missourien républicain a imposé de nombreuses restrictions à l’avortement avant-même la décision de la Cour suprême… Une forme de pression permanente sur les femmes relève Sarah, 31 ans, devant sa maison récemment rénovée :

"Ce matin encore j’ai pleuré en me disant : ’c’est du sérieux’, ce n'est pas juste un truc qu'on oublie en une semaine. Ça va changer nos vies, ce n’est vraiment pas juste. Des gens ici ont avorté après un viol, des agressions sexuelles, on n’est pas toujours responsable de sa grossesse… Ça va être de pire en pire : et c’est quoi l’étape suivante ?"

Christine Ingrassia, éluée démocrate de la ville de Saint-Louis, propose de débloquer un budget en urgence pour aider les femmes qui veulent avorter.
Christine Ingrassia, éluée démocrate de la ville de Saint-Louis, propose de débloquer un budget en urgence pour aider les femmes qui veulent avorter.
© Radio France - Nicolas Mathias

Les seuls services d’aides à l’IVG de l’Etat sont désormais fermés. Les militants pro-choix tentent de se réorganiser pour aider au mieux les femmes les plus isolées, sans se mettre dans l’illégalité. Dans ce débat, l’argent est le nerf de la guerre. Et la ville démocrate de Saint-Louis veut débloquer en urgence des fonds. Pour ça, Christine Ingrassia, élu démocrate de quartier, a convoqué en visio le comité de santé de la ville qu’elle préside. Elle présentera le texte quelques heures après l’interview.

"Cela permettra à Saint-Louis de débloquer un million de dollars pour financer les services de soutien à l'avortement. Pas directement l'avortement, mais tout ce qui l'entoure, comme le transport, l'hébergement, les repas, la garde d'enfants …Et 500 000 dollars supplémentaires pour soutenir les femmes enceintes."

Cette aide logistique permettra aux associations d’accompagner les femmes qui vont avorter en toute légalité dans l’état voisin de l’Illinois. Il suffit de traverser le fleuve Mississipi, juste en face de Saint Louis pour trouver les premières cliniques pro-IVG. Une proximité géographique qui inquiète Brian Westbrook, directeur exécutif de Coalition for life. Cette association pro-vie milite depuis dix ans pour convaincre les femmes de garder leurs bébés. Elle dispose de matériel médical, notamment pour leur faire écouter le cœur du fœtus, et leur propose de les soutenir matériellement dans leur démarche.

Coalition for Life a également des bénévoles, "sidewalk councellors" qui se rendent directement devant les cliniques pro-IVG pour parler avec les femmes et infléchir leur choix. Ils vont désormais se concentrer sur les cliniques toujours ouvertes de l’Etat voisin de l’Illinois.

"Le combat n’est pas terminé, explique Brian Westbrook*, on va déployer nos bénévoles devant les cliniques de nos voisins de l’Illinois pour tenter de faire changer d’avis les femmes. Et pour celles qui tapent 'IVG' sur internet, on va essayer d’apparaitre en tête des recherches."

Brian Westbrook, de Coalition for Life, veut continuer à se battre pour que l’avortement soit interdit dans tous les Etats et au niveau fédéral.
Brian Westbrook, de Coalition for Life, veut continuer à se battre pour que l’avortement soit interdit dans tous les Etats et au niveau fédéral.
© Radio France - Nicolas Mathias

Dernière solution pour les femmes qui habitent dans les comtés les plus isolés de l’État : commander par internet des pilules abortives. Les moteurs de recherches notent une hausse des connexions sur le sujet ces derniers jours. 54% des avortements aux États-Unis se font par voie médicamenteuse, sur prescription notamment depuis la crise Covid. Non sans risque pour les femmes du Missouri car l’Etat a déjà criminalisé la prescription par télémédecine et l’envoi de pilules abortives par la poste.

Le Midwest américain devient un désert médical pour les femmes voulant faire une IVG. Comme le montre cette carte du New York Times régulièrement mise à jour.

Références

L'équipe

Mathilde Dehimi
Journaliste