En recueillant des photos et des vidéos en provenance d’Ukraine, les enquêteurs d’Amnesty international recueillent des preuves de crime de guerre.
En recueillant des photos et des vidéos en provenance d’Ukraine, les enquêteurs d’Amnesty international recueillent des preuves de crime de guerre. ©Radio France - Géraldine Hallot
En recueillant des photos et des vidéos en provenance d’Ukraine, les enquêteurs d’Amnesty international recueillent des preuves de crime de guerre. ©Radio France - Géraldine Hallot
En recueillant des photos et des vidéos en provenance d’Ukraine, les enquêteurs d’Amnesty international recueillent des preuves de crime de guerre. ©Radio France - Géraldine Hallot
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De nombreux pays accusent la Russie de commettre des crimes de guerre en Ukraine. La justice internationale s'en est saisie. Les ONG et leurs enquêteurs sont à pied d'œuvre pour collecter les preuves.

Recueillir des preuves dans un pays où les combats font rage est une tâche extrêmement difficile. Des organisations non gouvernementales (ONG), comme Amnesty International, ont envoyé des enquêteurs en Ukraine pendant une dizaine de jours pour documenter l'emploi d'armes interdites et démontrer l'existence d'attaques visant délibérément des civils. Ces deux cas de figure rentrent dans la catégorie des crimes de guerre.

L'essentiel de cette collecte de preuves se fait pourtant à distance, grâce à ce qu'on appelle les "sources ouvertes", les photos, vidéos, images satellites disponibles sur Internet. C'est le travail réalisé notamment dans le laboratoire de preuves d'Amnesty International, basé à Londres. Dans un modeste bâtiment en briques, près de Russell Square, deux enquêtrices sont devant leurs ordinateurs. Elles scrutent les moindres détails des vidéos en provenance d'Ukraine postées sur les réseaux sociaux. Elles sont en permanence en communication avec les autres membres du laboratoire disséminés aux quatre coins du monde, à Berlin, Paris, Denver, Washington et Buffalo.

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Un immeuble résidentiel a été bombardé le 4 mars à Tchernihiv. 47 personnes sont mortes la veille dans les bombardements russes.
Un immeuble résidentiel a été bombardé le 4 mars à Tchernihiv. 47 personnes sont mortes la veille dans les bombardements russes.
© AFP - Dimitar Dilkoff

Dans l'équipe, les compétences sont complémentaires. Il y a notamment un spécialiste des armes, un expert en images satellites. Ils reçoivent l'appui de nombreux volontaires qui maîtrisent le Russe et l'Ukrainien. "Là nous regardons la vidéo d'une attaque dans le nord de Kharkiv. Elle date du 28 février", explique Sophie Dyer, analyste visuelle. "Cette vidéo se termine par un gros plan de la rue qui permet de voir les victimes de cette attaque". Ce jour-là, l'armée russe a visé une zone résidentielle du nord de Kharkiv où des habitants faisaient la queue pour avoir des bouteilles d'eau. L'eau du robinet n'est en effet pas potable en Ukraine. Quatre personnes, dont un enfant, sont mortes, 16 autres ont été blessées. Sophie Dyer a rassemblé toutes les photos, vidéos et images satellites disponibles. Elle les a modélisées en trois dimensions pour avoir une idée de l'ampleur de l'attaque et du type d'arme utilisé. "Il est possible que des bombes à sous-munitions aient été utilisées, explique-t-elle. Les bombes à sous-munitions ont une zone d'impact très large, c'est pour cela qu'elles font autant de victimes en ville."

Pour avoir la certitude que des bombes à sous-munitions ont été utilisées ce 28 février, Milena Marin, la directrice du laboratoire, envoie les photos des restes de sous-munitions, prises par un témoin sur place, à l'un des enquêteurs d’Amnesty spécialistes des armes. Celui-ci vérifie d'abord que ces images sont authentiques, qu'elles correspondent bien à la guerre actuelle. Il étudie notamment les métadonnées de ces photos : date, heure, voire coordonnées GPS. Puis le laboratoire de preuves essaie de répondre à cette question essentielle : à qui appartiennent ces bombes à sous-munitions ? "Il y a sur les armes des codes ou des dates de fabrication et parfois, comme ici, ils sont visibles", explique Milena Marin, en zoomant sur un reste de sous-munitions retrouvé à Kharkiv. "Ici par exemple on peut lire en petit '07/19'. C'est une date de fabrication, poursuit-elle. Cette arme a donc été fabriquée en 2019. La guerre entre la Russie et l'Ukraine est complexe car la Russie a vendu des armes à l'Ukraine dans le passé. Le problème est qu’on ne sait pas toujours qui les utilise.”

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Dans ce cas précis, les enquêteurs du laboratoire de preuves ont étudié les registres de commerce des armes et ont découvert que les bombes à sous-munitions n'étaient plus vendues par la Russie à l'Ukraine depuis 2014. "Cela prouve que c'est la Russie qui a utilisé les armes à sous-munitions que nous avons sous les yeux", conclut Milena Marin. Or les armes à sous-munitions sont interdites par la Convention d'Oslo de 2008 et leur utilisation constitue un crime de guerre.

Autre crime de guerre potentiel, le bombardement du théâtre de Marioupol, où des centaines d'Ukrainiens s'étaient réfugiés. Amnesty recueille des témoignages en Ukraine auprès des survivants qui ont fui la ville. "Ils nous donnent beaucoup de détails, explique la directrice du laboratoire. Ils nous disent où étaient les militaires quand le bombardement a eu lieu, à quelle heure, à quelle date. Ils nous montrent les photos qu'ils ont prises, des photos d'armes. On est en train de les analyser."

Le théâtre de Marioupol a été bombardé le 16 mars 2022. Un millier de civils s’y étaient réfugiés.
Le théâtre de Marioupol a été bombardé le 16 mars 2022. Un millier de civils s’y étaient réfugiés.
© AFP - Handout / TELEGRAM / pavlokyrylenko_donoda -

Une fois que le crime de guerre est documenté, Amnesty International enverra tous ces éléments de preuves à la Cour pénale internationale (CPI), qui a ouvert une enquête le 2 mars 2022, mais qui ne dispose pas de ses propres moyens de police. La CPI s'appuie donc sur le travail des ONG et des polices nationales qui interrogent les Ukrainiens réfugiés dans leurs pays. Des États, comme l'Allemagne et l'Espagne, ont également ouvert leur propre enquête au nom de la compétence universelle. Mais pour juger des crimes de guerre, il faut en trouver les auteurs, les donneurs d'ordre. Et c'est la tâche la plus ardue, estime Eliot Higgins, le fondateur du journal d'investigation Bellingcat. Pour mémoire, Bellingcat avait révélé en 2014 que le missile ayant abattu le vol MH17 de la Malaysia Airlines avait été tiré par des combattants pro-russes dans l'est de l'Ukraine.

"C'est très difficile de déterminer les responsabilités, nous explique Eliot Higgins. C'est une chose de dire que des armes chimiques ou des armes à sous-munitions ont été utilisées. C'est beaucoup plus compliqué de trouver le donneur d'ordres. Il faut des preuves directes, pas seulement des hypothèses." En clair, savoir quelle unité, quel commandant est à l'origine d'une attaque. Et pour cela, les enquêteurs sont aidés de manière inattendue par le réseau social TikTok. Les soldats russes l'ont utilisé massivement au début du conflit, en se filmant avec leurs armes et leurs uniformes. Ils ont documenté leurs mouvements. C'est une base de données très précieuse pour ceux qui traquent les crimes de guerre en Ukraine.

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