"La crise climatique tue" peut-on lire à l'entrée du camp des jeunes grévistes de la faim à Berlin
"La crise climatique tue" peut-on lire à l'entrée du camp des jeunes grévistes de la faim à Berlin ©Radio France - Ludovic Piedtenu
"La crise climatique tue" peut-on lire à l'entrée du camp des jeunes grévistes de la faim à Berlin ©Radio France - Ludovic Piedtenu
"La crise climatique tue" peut-on lire à l'entrée du camp des jeunes grévistes de la faim à Berlin ©Radio France - Ludovic Piedtenu
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L'Allemagne compte 60,5 millions d'électeurs. 58% ont plus de 50 ans. Les moins de 30 ans ne représentent que 15% de l'électorat et ce faible poids électoral génère des frustrations, notamment sur la question climatique. Portrait de cette jeunesse allemande à 6 jours des élections législatives.

Avec
  • Ludovic Piedtenu Journaliste, correspondant permanent de Radio France en Allemagne, ancien chef du service politique de France Culture

Cette jeunesse allemande n'a connu qu'une chancelière, Angela Merkel. C'est au moment où elle quitte la scène politique qu'un peu moins de 3 millions de primo-électeurs, soit à peine 5% de l'électorat, entrent dans l'arène démocratique, du moins celle délimitée par le droit de vote.

Quelles sont leurs aspirations ? Quel regard portent-ils sur l'Allemagne et sur ceux qui gouvernent ? Qu'attendent-ils de l'avenir ? Et veulent-ils prendre part à leur premier scrutin législatif fédéral ?

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Entre la Chancellerie et le Bundestag, la chambre des députés que les Allemands vont désigner dimanche 26 septembre, on trouve désormais un campement de jeunes grévistes de la faim. Face à la gare centrale de Berlin, sur une pelouse à l'abri de quelques arbres, on peut lire sur un panneau "Klimakrise Tötet", "la crise climatique tue" ou bien "Hungerstreik der Letzten Generation", "la grève de la faim de la dernière génération" dans le sens où elle est la dernière à pouvoir agir pour le climat. 

Ils ont entre 18 et 27 ans et entament, ce lundi 20 septembre, leur 22e jour de grève de la faim. Deux ont arrêtés au cours du week-end, quatre continuent. Ils sont faibles, voilà pourquoi, Lina, 19 ans, originaire de Dortmund, s’en tient à ces quelques mots : 

Les politiciens, on le constate encore dans le cas de cette grève de la faim, ne nous répondent pas du tout, à nous en tant que jeune génération, à nous en tant que grévistes. Parlons enfin des faits et disons la vérité, regardez-nous, ayons une conversation honnête.

Ces jeunes militants climatiques veulent rencontrer les 3 candidats favoris pour un débat public ce jeudi 23 septembre, avant les élections. Et ils demandent que chacun, s’il est élu, s’engage à mettre en place une convention citoyenne sur le climat dont les décisions seraient contraignantes pour le prochain gouvernement. 

Des affiches électorales à Potsdam (Brandebourg), circonscription où s'affrontent (de gauche à droite) Annalena Baerbock (Les Verts) et Olaf Scholz (SPD)
Des affiches électorales à Potsdam (Brandebourg), circonscription où s'affrontent (de gauche à droite) Annalena Baerbock (Les Verts) et Olaf Scholz (SPD)
© Radio France - Ludovic Piedtenu

Annalena Baerbock, candidate des Verts, est la première à les avoir appelés. Une quinzaine de minutes. "Cette convention est dans mon programme" leur a-t-elle dit. "Oui, mais elle n’est pas contraignante" lui ont répondu les grévistes. "On aura ce débat à huis clos après les élections" leur ont promis les deux autres candidats, le chrétien-démocrate Armin Laschet et le social-démocrate Olaf Scholz. Tous les 3 ont imploré la même chose : "Arrêtez, ce que vous faîtes est dangereux". Une phrase qui agace profondément l'une des grévistes, Lina :

Quand on nous dit qu’on ne devrait pas mettre nos vies en danger, nous qui sommes en grève de la faim, ce n’est pas aussi grave que ce qui est encore à venir, ce n’est pas aussi grave que ce que beaucoup de gens vivent déjà sur la planète, des millions de personnes souffrent déjà des conséquences de la crise climatique, c’est là-dessus que nous attirons l’attention avec notre action. 

Une jeunesse frustrée, pas entendue et pas prise au sérieux

Sur ce campement, des dizaines d'autres jeunent veillent sur la santé des grévistes. Parmi eux, Hanna, Berlinoise de 20 ans, engagée depuis quatre ans dans le mouvement climatique. Dans l'équipe d'organisation, elle assure le rôle de porte-parole pour les médias allemands et étrangers, comme France Culture, qui couvrent abondamment ce mouvement. 

Je pense que les politiciens ont essayé très fort de faire semblant qu'ils nous écoutaient. Mais en vérité, ils ne l’ont pas fait.  Même après les plus grandes manifestations pour le climat de l'histoire en Allemagne, avec plus d'un million de personnes dans la rue. Même après ça, on essaie toujours de leur faire comprendre à quel point on a une peur énorme de l’avenir.

Dans un sondage réalisé auprès de ces jeunes qui vont voter pour la première fois, 60 % d'entre eux considèrent qu’avec la pandémie de coronavirus, la crise climatique est le plus grand problème, contre seulement un quart de la population dans son ensemble.

Deux sur dix évoquent cette peur de l’avenir, un peu plus chez les jeunes femmes que chez les jeunes hommes. Une majorité, plus de 6 sur 10, se définit comme bourrée d’attentes et pleine d’espoir. Ce qui correspond en tout point à ce qu'explique Hanna :

Si nous avions seulement peur, on se cacherait sous des couvertures à la maison et on pleurerait. On ne fait pas ça. Nous sommes là parce que nous protestons. Et dans la protestation, il y a toujours une étincelle d’espoir. Parce que nous savons qu’il existe une solution et qu’on peut y parvenir. On a peur mais on a aussi de l’espoir, de la détermination et du courage.

Cette génération, celle du 11 septembre, des guerres, pas toujours si lointaines si l’on prend l’exemple de l’Ukraine, des attaques terroristes sur le sol allemand et européen, a grandi avec la crise financière et la crise climatique. Mais cette même jeunesse allemande a aussi été façonnée par cette phrase restée célèbre, prononcée par Angela Merkel, le 31 août 2015, "Wir schaffen das". Angela Merkel se dit prête à accueillir les réfugiés de Syrie, d'Irak et d'Afghanistan et s'adresse au peuple allemand :

L’Allemagne est forte, on l’a déjà fait, on peut le faire.

Cela a montré à cette jeunesse que le politique était capable d’agir. Cette dimension-là constitue aussi l’ADN d’une bonne moitié de cette jeunesse allemande, puisque un sur deux est engagé dans une ONG, son école, un parti politique ou dit participer à la classique manifestation ou beaucoup plus aujourd’hui des actions de désobéissance civile. 

Un risque de crise démocratique

La plupart des électrices et des électeurs ont 50 ans et plus, si bien que les plus âgés font l'élection et décident aussi de l'avenir de la jeune génération, ce qui entraîne bien sûr de très grandes frustrations chez les jeunes qui n'ont tout simplement pas grand-chose à dire aux élections, à qui il ne reste que la rue pour s’exprimer. 

Sascha Müller-Kraenner dirige la plus grande organisation de défense de l’environnement en Allemagne, la Deutsche Umwelthilfe (DUH). Il est inquiet et craint que la jeunesse allemande qui, selon ses mots, "porte un fardeau disproportionnée", ne soit menacée de vivre une autre crise, celle de la démocratie.

Je ne suis pas d’accord avec cette grève de la faim parce que ces jeunes mettent leurs vies en danger, mais ils le font parce qu’ils sont tellement désespérés. C’est pourquoi je demande aux candidats d’aller leur parler, je trouve important d’écouter leurs arguments, de comprendre ce que ces voix veulent vous dire.

Selon cette infatigable défenseur de la cause environnementale, ces jeunes souffrent aussi d'un manque de représentativité au Parlement et ne sont pas suffisamment pris en compte dans les politiques publiques, comme celles en faveur du climat. Son association met donc une véritable pression sur la classe politique. C'est grâce à la DUH que le gouvernement fédéral, en début d'année, a dû revoir sa copie pour atteindre plus vite les objectifs de protection du climat en portant l’affaire devant la Cour constitutionnelle. Les juges de Karlsruhe ont argumenté que les obligations en la matière devaient pesées sur les générations actuelles, pas les générations futures. 

Cette organisation, jamais avare d'une procédure, vient de lancer des poursuites contre la moitié des Länder allemands, ceux qui n’ont pas encore pris d’actions pour réduire leurs émissions de CO².

Si ces jeunes font l’expérience que des méthodes démocratiques conduisent à des changements alors la démocratie en sortira renforcée. Dans le cas contraire, alors je crains que cette génération ne soit perdue pour la démocratie.

Leurs bulletins ne pèsent pas lourds mais 85% de cette "génération climat", qui peut s'exprimer pour la première fois dans les urnes, se déclarent certain d’aller voter et une majorité, sans grande surprise, en faveur de l’écologiste Annalena Baerbock, 40 ans, la plus jeune de tous les candidats à la Chancellerie.

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