Avec le réchauffement climatique, les arbres peuvent émettre du CO2 au lieu de le séquestrer. C'est déjà le cas d'une partie de la foret amazonienne (photo). ©AFP - RAFAEL ALEIXO
Avec le réchauffement climatique, les arbres peuvent émettre du CO2 au lieu de le séquestrer. C'est déjà le cas d'une partie de la foret amazonienne (photo). ©AFP - RAFAEL ALEIXO
Avec le réchauffement climatique, les arbres peuvent émettre du CO2 au lieu de le séquestrer. C'est déjà le cas d'une partie de la foret amazonienne (photo). ©AFP - RAFAEL ALEIXO
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Résumé

Neutralité carbone, ou zéro émission nette, c'est devenu l'un des objectifs les plus affichés par les entreprises ces derniers mois. Mais que veut dire être neutre en carbone quand on s'appelle Total ou Air France ? Focus sur l’un des moyens les plus plébiscités du moment : la plantation d’arbres.

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Carrefour, Total, Air France, Apple... la liste des entreprises qui promettent d'être "neutres en carbone" prochainement ne cesse de s'allonger. Séduisant quand on l'entend, ce concept de neutralité mérite d'être expliqué, et discuté. 

Viser la neutralité carbone (on dit aussi zéro émission nette) ne veut pas dire que l'on promet de ne plus émettre de gaz à effet de serre à telle échéance. Cela veut dire qu'on aura réussi à compenser ses émissions de tonnes de carbone par des actions visant à capter ou séquestrer le carbone pour un tonnage équivalent. 

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Trois grands types de projets existent à ce jour pour compenser : 

  • les projets énergétiques (construire une éolienne permet d'éviter les émissions de Co2 d'une centrale à charbon), 
  • technologiques (typiquement les projets de captage de CO2 dans l'atmosphère), 
  • ou les projets dits "Natural Based", comme la plantation d'arbres. 

C'est sur ce dernier mécanisme de compensation que porte ce reportage. Plusieurs ONG estiment qu'il faudrait sortir les terres des mécanismes de compensation car cela peut être néfaste pour les droits humains, et l'indépendance alimentaire.

La compensation carbone : un marché florissant

Le reportage commence chez Pur Projet, une entreprise d'agroforesterie qui propose à des entreprises de compenser leurs émissions de carbone en participant à des projets forestiers. 

Créée en 2009 par Tristan Lecomte (déjà fondateur d'Alter eco, une entreprise du commerce équitable), Pur Projet en a aujourd'hui 56 (projets), répartis dans 40 pays. Preuve que la compensation carbone via l'agroforesterie a le vent en poupe, son chiffre d'affaire a bondi de 60% en 2021. Bien qu'acteur de ce marché, Pur Projet reconnait les limites et les possibles dérives de la compensation, et ne réduit pas l'intérêt de la plantation d'arbres au seul mécanisme de compensation mais son fondateur estime que "crier au greenwashing pousse les entreprises à ne rien faire" ce qu'il nomme le "No washing". 

En 12 ans, l'entreprise a planté 18 millions d'arbres pour le compte de ses clients dans le monde entier. Parmi eux : Accor, Nestlé, Corsica Ferries. L'arbre séquestre du CO2, voilà pourquoi en planter passe pour l'un des moyens d'atteindre la neutralité carbone, expression trompeuse reconnait Tristan Lecomte, le fondateur de Pur Projet. 

Neutralité ou compensation, c'est vrai que le terme est mal trouvé puisqu'il peut donner l'impression en tout cas en français que c'est un jeu à somme nulle, alors que non. Les entreprises émettent réellement, elles ont un réel impact négatif, mais l'idée de la compensation c'est de dire qu'en face, je fais quelque chose pour équilibrer mon rapport à la nature. Tristan Lecomte. 

Éviter, réduire, compenser, cette approche de la pollution existe depuis les années 70 en France. Bien que très contestée, (lire à ce sujet : Mesures contre nature : mythes et rouages de la compensation écologique par Benoit Dauguet) cette approche fut reprise par le protocole de Kyoto en 1997 pour les États. Les États émettant trop de gaz à effet de serre étaient incités à investir dans des projets de réduction d'émissions hors de leur territoire. 

Ce qu'on ne peut ni éviter, ni réduire, on peut le compenser, et si on compense autant que l'on émet, on peut se dire neutre. Récupérée par les entreprises, c'est la fausse bonne idée par excellence, s'inquiète Alain Karsenty, économiste au Cirad, le centre de coopération en recherche agronomique à Montpellier.  

Il est tout à fait intéressant de planter des arbres et bien sûr il faut conserver des forêts, mais ça déresponsabilise les citoyens, et cela permet de continuer un modèle économique qui est un modèle insoutenable parce qu'à partir du moment, par exemple pour reprendre l'exemple de l'aviation, on va continuer à dire que l'on peut compenser les émissions, on va continuer l'augmentation de trafic aérien, on va continuer à construire des aéroports de plus en plus gros, de plus en plus congestionnés, et on va créer de l’irréversibilité dans les systèmes économiques, c'est à dire qu'après il sera très difficile de revenir en arrière. Alain Karsenty. Planter des arbres, une solution réaliste pour compenser nos émissions ? 

Prendre l'avion et être neutre en carbone, Air France fait cette promesse à ses clients depuis 2019, ce qui lui a valu quelques critiques de scientifiques sur les réseaux sociaux. 

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La loi climat et résilience lui impose à Air France de compenser dès 2022 ses émissions sur ses vols intérieurs. 

La compensation carbone : une menace pour la sécurité alimentaire ? 

Zéro net émission... Oxfam a calculé que pour que la planète le deviennent en 2050, il faudrait, si on utilise seulement la solution de l'agroforesterie potentiellement planter des arbres sur la totalité des terres cultivables de la Terre. Le CCFD Terre solidaire exhorte les États à exclure ce type de compensation lors de la COP26, et dénonce dans un rapport l'un des projets de Total, de planter 40 000 hectares de forets sur le plateau de Batéké en République du Congo. Myrto Tilianaki, rédactrice du rapport Compensation carbone  : tout sauf neutre

Nous avons parlé avec un allié sur place qui nous a informé qu'il s'agit d'un écosystème extrêmement riche et complexe, et qu'il y a des populations qui dépendent de ces terres et dont l'habitat serait impacté par la destruction de cette savane sur le plateau de Batéké, et il nous a également informé que les populations locales n'ont pas été à ce jour consultées pour la mise en place de ce projet, et l'autre point c'est le danger pour la biodiversité car Total va planter des acacias donc des monocultures à croissance rapide, qui sont non natives à la région, et qui non seulement ont un faible potentiel de séquestration de carbone mais également consomme de grande quantité d'eau.        
Myrto Tilianaki CCFD-Terre solidaire. 

Total vise la neutralité carbone en 2050 et présente ce projet sur son site, mais reste muet aux demandes de précisions. Or reconnait Tristan Lecomte, de Pur Projet, la compensation carbone a aussi son secteur low cost à impact potentiellement négatif.  

Planter un arbre et le suivre sur quarante ans, cela coûte entre 15 et 25 dollars la tonne. Vous avez des gens qui vous propose de planter des arbres pour 10 centimes d'euros ou qui vous vendent une tonne de carbone pour planter des arbres à un euro ou cinq euros, ça c'est bidon. et c'est contre ça qu'on s'oppose nous, et c'est en effet ce genre de mauvais projet forestier qui sont une menace pour l'image de la compensation globale. Nous on est pour un développement du marché carbone qui soit réellement qualitatif, cher. et remplisse les services écosystémiques dont la nature a besoin. Tristan Lecomte. 

C'est l'un des enjeux des négociations à la COP26 : remettre de l'ordre dans ce marché de la compensation qui pour les entreprises s'est auto régulé, valide parfois les mauvais projets et surestime souvent l'effet de la compensation. 

Mais le principal écueil reste physique, le CO2 émis aujourd'hui restera 200 ans dans l'atmosphère, or la durée de vie des arbres plantés pour la compensation se compte en dizaine d'années. Avec le réchauffement climatique, et les incendies, certaines forêts émettent du CO2, au lieu d'en absorber, depuis cet été, c'est le cas d'une partie de la foret amazonienne

Reboiser vaudra toujours mieux que déforester, mais difficile de dire qu'on aura neutralisé les effets de la pollution et le réchauffement climatique par ce biais. 

57 min
58 min
Références

L'équipe

Marie Viennot
Marie Viennot
Marie Viennot
Journaliste