Pourquoi la France soutient désormais l'entrée des Balkans dans l'Union européenne

Laurence Boone, secrétaire d'Etat chargée de l'Europe, accueillie le 15 novembre 2022 par le chef du gouvernement albanais, Edi Rama.
Laurence Boone, secrétaire d'Etat chargée de l'Europe, accueillie le 15 novembre 2022 par le chef du gouvernement albanais, Edi Rama. ©Radio France - Frédéric Says
Laurence Boone, secrétaire d'Etat chargée de l'Europe, accueillie le 15 novembre 2022 par le chef du gouvernement albanais, Edi Rama. ©Radio France - Frédéric Says
Laurence Boone, secrétaire d'Etat chargée de l'Europe, accueillie le 15 novembre 2022 par le chef du gouvernement albanais, Edi Rama. ©Radio France - Frédéric Says
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En 2019, Emmanuel Macron s'opposait à l'ouverture de négociations d'adhésion avec l'Albanie et la Macédoine du Nord. Désormais, la France soutient un nouvel élargissement de l'UE aux pays des Balkans... et tente de désamorcer leur méfiance.

Des perroquets virevoltent dans leur cage, à deux pas du bureau du Premier ministre albanais. Celui-ci déboule - Edi Rama, c’est son nom - baskets aux pieds, costume cravate, un faux air de Philippe Séguin.

Il accueille, tout sourire, Laurence Boone, secrétaire d’État auprès de la ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, chargée de l’Europe. La brouille de ces dernières années semble désormais oubliée :

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"Je n'ai jamais été en colère contre la France", nous dit-il, avant de se raviser : "Même si parfois je suis en colère contre la France, je ne peux pas l'être autant que les Français le sont contre la France... Les Français vivent dans un paradis et ils pensent que c'est l'enfer !"

Des Français tatillons, mécontents, voire méprisants : le cliché a culminé il y a trois ans, au moment où Emmanuel Macron a mis son veto à toute négociation d’adhésion avec l’Albanie et la Macédoine du Nord.

Le chef de l’État considérait ces deux pays comme "des partenaires, [mais] pas forcément des futurs membres de l’Union européenne”. Une déclaration reçue, à l’époque, comme une gifle à Tirana et à Skopje.

Opération reconquête

Alors, cette semaine, la secrétaire d’État française a fait la tournée des capitales pour recoller les morceaux. Avec un tout autre discours :

"Ce que nous voulons faire ici, c'est écrire une nouvelle page avec la Macédoine du Nord, d'approfondissement de nos relations", glisse-t-elle au Premier ministre macédonien, mercredi 16 novembre. "La Macédoine du Nord a sa place dans l'Union européenne".

La France est donc désormais favorable à l’adhésion des pays des Balkans à l’Union européenne, si les critères sont remplis. Un changement de position que Laurence Boone assume, au micro de France Culture :

"La position de la France a évolué. D'abord parce que les Balkans font partie de la famille européenne. Ensuite parce que les tensions géopolitiques augmentent et fragmentent le monde. Et aussi parce que c'est une terre qui est en plein développement économique et avec laquelle nous avons une longue amitié et une longue histoire."

La guerre en Ukraine a aussi "renforcé l'idée qu'il fallait arrimer les Balkans à l'Europe", explique un diplomate français, d'autant que "les Russes et les Chinois cherchent à accroître leur influence dans la région".

Depuis la déclaration d'Emmanuel Macron, la France a aussi obtenu que la procédure d'adhésion à l'UE soit plus exigeante et réversible - par exemple si un pays candidat régresse en termes d'état de droit. D'où cette position désormais plus ouverte, donc, du gouvernement français.

Mais dans les Balkans, la méfiance envers Paris demeure, à force d’attente et de désillusions. Un sentiment résumé ainsi par l’intellectuel franco-albanais Artan Fuga :

"On parle depuis des années d'un mariage entre l'Albanie et l'Europe... Nous, en tant que pays, nous y sommes prêts. Mais la mariée nous repousse !"

Autre sujet de défiance envers la France, qui tient en 3 lettres : CPE. La Communauté politique européenne est cette instance imaginée par Emmanuel Macron - rien à voir avec l’Union européenne. C’est une sorte de forum qui rassemble les dirigeants de 44 pays du continent, du Royaume-Uni à la Turquie, en passant… par les Balkans.

La députée albanaise Yorida Tabaku utilise une métaphore pâtissière pour décrire ses réticences à propos de cette communauté politique européenne, inventée par la France :

"C'est comme un cookie qui nous serait donné, tel un lot de consolation, à la place de la véritable adhésion à l'Union européenne. Donc ce projet de CPE m'a d'abord inquiétée. Bien sûr, c'est toujours utile pour les dirigeants de se réunir et de discuter. Mais les Albanais veulent avoir le droit au vrai processus d'intégration européenne... pas à un substitut !"

La Communauté politique européenne ? "Pour moi, c'est comme la deuxième ligue en football", renchérit Aleksandar Nikoloski, député macédonien et président du Conseil national pour l'intégration européenne.

En face, Laurence Boone sourit, démine les craintes ("l'UE et la CPE sont complémentaires") et enchaîne les visites : parlement, siège du gouvernement, de la présidence, ambassades, musée... L'opération reconquête passe aussi par l'annonce de projets économiques, comme la future construction d'une centrale photovoltaïque en Macédoine.

Mais difficile, ici, d’égaler la popularité d’autres pays européens : l’Allemagne, l’Italie, l’Autriche, qui, eux, ont toujours été plus favorables à l’élargissement.

Un élargissement jusqu’où ? Cet été, l’Ukraine et la Moldavie ont obtenu le statut officiel de candidat à l’Union européenne. Dans les Balkans, outre la Macédoine du Nord et l’Albanie, quatre pays frappent à la porte : le Monténégro, la Serbie, le Kosovo, la Bosnie-Herzégovine.

La fin de l'unanimité ?

Certes, les négociations seront longues, les exigences européennes robustes (sur la lutte anti-corruption, l’indépendance de la justice, la liberté économique…)

Mais à terme, avec 33 ou 35 pays dans l’Union européenne, comment prendre des décisions communes ?

"Bien évidemment, comme le président de la République l'a dit, il faudra réformer les règles de l'Union européenne. Ni totem ni tabou !" répond la secrétaire d'Etat.

Pas de totem ni de tabou, certes, mais encore ? Faudra-t-il en finir avec la règle de l’unanimité des Etats-membres ? Laurence Boone ne s’aventure pas sur cette question - politiquement explosive. Pour l’instant, l’heure est aux retrouvailles diplomatiques, célébrées par les perroquets de Tirana.

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