Une femme enveloppée dans un drapeau brésilien vote lors de l'élection législative et présidentielle, à Brasilia, au Brésil, le 2 octobre 2022.
Une femme enveloppée dans un drapeau brésilien vote lors de l'élection législative et présidentielle, à Brasilia, au Brésil, le 2 octobre 2022. ©AFP
Une femme enveloppée dans un drapeau brésilien vote lors de l'élection législative et présidentielle, à Brasilia, au Brésil, le 2 octobre 2022. ©AFP
Une femme enveloppée dans un drapeau brésilien vote lors de l'élection législative et présidentielle, à Brasilia, au Brésil, le 2 octobre 2022. ©AFP
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Après l’avance plus faible que prévu de Lula face à Bolsonaro au 1e tour et une campagne de second tour qui s’annonce tendue, les divisions de la société brésilienne peuvent-elles s'aggraver et mettre en péril l'ordre constitutionnel ?

Avec
  • Olivier Compagnon Historien, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Sorbonne-Nouvelle et directeur du Centre de recherche et de documentation des Amériques (CNRS/Paris 3)
  • Bruno Meyerfeld Journaliste, correspondant du Monde au Brésil
  • Isabel Georges Sociologue à l'Institut de Recherche pour le Développement

Après des semaines de campagne électorale tendue, le premier tour des élections présidentielles, doublé de scrutins législatifs et de l’élection des 27 gouverneurs, a réduit la course à la présidence, tentée par 12 candidats, à l’affrontement d’un ancien président, Lula avec le chef de l’Etat sortant Jair Bolsonaro. Luis Ignacio Lula Da Silva a rallié 48 % des suffrages devant son concurrent doté de 43 % des voix.

Une campagne dure prélude un entre-deux tours difficiles et une période tendue pour le lendemain du deuxième tour car les fractures politiques entre les candidats recouvrent des fractures sociales et économiques durcies par la crise de la Covid et l’inflation tout juste redescendue en dessous des 10 %.

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Pour en débattre, Emmanuel Laurentin reçoit Olivier Compagnon, professeur d'histoire contemporaine à l’Institut des Hautes Etudes de l'Amérique latine de l'Université Sorbonne Nouvelle et chercheur au Centre de Recherche et de Documentation des Amériques Bruno Meyerfeld, journaliste correspondant du journal Le monde au Brésil, et Isabel Georges, sociologue à l’institut de recherche pour le développement et spécialiste du Brésil.

Lula, un héritage en trompe l’œil ?

La surprise des résultats du premier tour, surtout pour les observateurs internationaux, invite à une rétrospective plus critique de l’héritage luliste. Le Parti des Travailleurs (PT) fondé et dirigé par Lula a su, une fois au pouvoir, mettre à profit une très forte croissance économique sans toutefois réformer en profondeur le Brésil. Isabel Georges en veut pour exemple "l'augmentation du revenu minimum entre 2003 et 2012, d’environ 70 % : certes, il y a eu une réduction de la pauvreté effective massive, néanmoins les inégalités ont continué à croître. Car ce n'est pas du tout la même chose la réduction de la pauvreté et la diminution des inégalités". De plus, ces politiques de redistribution reposent nécessairement sur une forte croissance. "Le grand basculement économique mais aussi politique" explique Olivier Compagnon, "se joue en 2013 : effondrement du cours des matières premières, déclin de la capacité redistributive du gouvernement PT et le début de la crise politique qui conduit à l'élection de Bolsonaro en 2018". Crise qui verra Dilma Rousseff, la première femme présidente être destituée, une des nombreuses conséquences de l’enquête Lava Jato mettant à nu la corruption qui gangrène la classe politique brésilienne avant de se conclure, en 2021, par sa caducité : le juge Sergio Moro, en charge du dossier, sera jugé partial par le Tribunal Suprême Fédéral.

"Lula, même au summum de sa popularité à la fin de 2009 2010, n'a pas mis en place les grandes réformes de fond qui pourraient profondément transformer le pays qui reste le plus inégalitaire au monde, c’est-à-dire que ce soit la réforme agraire, que ce soit la réforme des institutions, que ce soit la réforme de la fiscalité, mais aussi une réforme de la police qui est la plus meurtrière au monde ou même la réforme de la de la santé", explique Olivier Compagnon, appuyant un peu plus l’idée d’un conservatisme finalement beaucoup plus ancien et ancrée et qui constitue le véritable terreau du bolsonarisme.

Bolsonaro, une dynamique qui vient de loin

Bolsonaro est un produit du XXe siècle brésilien : une modernisation au pas de charge, une dictature militaire et un processus de transition démocratique qui empêche, à travers la loi d’amnistie de 1979 protégeant les criminels de l’armée autant que des guérillas, un véritable aggiornamento. Olivier Compagnon rappelle ainsi que Bolsonaro porte "un héritage de ce mouvement qui s'appelait l'action intégrale brésilienne dans les années 1930, dont le slogan était Dieu, patrie, famille, et qui a profondément marqué l'histoire politique du Brésil au XXᵉ siècle. C'était un parti filo fasciste de masse". Par ailleurs, Bolsonaro a été député pendant près de 30 ans, et connaît parfaitement les rouages de la politique brésilienne, comme le rappelle Bruno Meyerfeld : "s'il a pu se maintenir pendant quatre ans au pouvoir malgré 140 demandes en destitution déposées, malgré des pressions de l'extérieur, malgré des crises considérables comme celles du Covid, de l'Amazonie, de l'économie aujourd'hui ou des tensions avec la justice, c'est justement parce qu'il est capable de nouer des alliances très fortes au Congrès".

Il rappelle par ailleurs que "le Parti libéral qui est le parti qui a soutenu Bolsonaro à la présidentielle est maintenant le premier parti au Congrès brésilien, devançant d'assez loin le Parti des travailleurs". Ainsi "Il ne faut pas trop être surpris" s’exclame Isabel Georges, "c'est une société de droite et extrêmement conservatrice. Comme elle l’a toujours été !"

L'équipe

Emmanuel Laurentin
Emmanuel Laurentin
Emmanuel Laurentin
Production
Cécile Bidault
Production déléguée
Stéphanie Villeneuve
Collaboration
Fanny Richez
Collaboration
Mathias Mégy
Collaboration
Daphné Leblond
Réalisation