Création artistique : qu'est-ce qui n'est plus tolérable aujourd'hui ?

Dans la nuit du 4 au 5 juillet 2021, le théâtre des Amandiers à Nanterre, a fait l'objet d'une action de colleuses féministes.
Dans la nuit du 4 au 5 juillet 2021, le théâtre des Amandiers à Nanterre, a fait l'objet d'une action de colleuses féministes. ©Radio France - DR
Dans la nuit du 4 au 5 juillet 2021, le théâtre des Amandiers à Nanterre, a fait l'objet d'une action de colleuses féministes. ©Radio France - DR
Dans la nuit du 4 au 5 juillet 2021, le théâtre des Amandiers à Nanterre, a fait l'objet d'une action de colleuses féministes. ©Radio France - DR
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Alors que #MeToo fêtait il y a peu ses 5 ans, l'affaire du film Les Amandiers fait des remous dans l'actualité. Une occasion de se demander dans quelle mesure l'évolution de la société affecte les processus créatifs : au-delà d'un conflit de générations, la fabrique de l'art est-elle à un tournant ?

Avec
  • Claire Lasne-Darcueil Directrice du Conservatoire national supérieur d'art dramatique
  • Gisèle Sapiro sociologue, directrice de recherche au CNRS et directrice d'études à l'EHESS.
  • Nathalie Bondil directrice du nouveau département du musée et des expositions de l’Institut du monde arabe (IMA)

La sortie du film Les Amandiers de Valeria Bruni-Tedeschi a provoqué une de ces "affaires" si communes dans le monde de la culture. Pas seulement à propos des plaintes pour viol portées contre l’acteur principal mais aussi pour le regard qu’elle y porte sur son apprentissage d’artiste a l’école des Amandiers de Nanterre au début des années 1980. Car, depuis les années Patrice Chéreau, dont on ne sait si le portrait qui en est fait correspond au mode d’apprentissage théâtral qu’il exerçait à l’époque, la figure du créateur tout puissant, vénéré depuis l’âge romantique, a été écornée.

Les milieux du cinéma, du théâtre, de la danse ou des arts plastiques n’échappent pas à une réévaluation de la figure du génie qui interdit violences psychologiques ou physiques comme mode d’apprentissage.

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Pour en débattre, Emmanuel Laurentin reçoit Claire Lasne Darcueil, directrice du Conservatoire national supérieur d'art dramatique depuis 2013, comédienne, metteuse en scène et autrice ; Gisèle Sapiro, sociologue, directrice de recherche au CNRS et directrice d’études à l’EHESS ; Nathalie Bondil, directrice du nouveau département du musée et des expositions de l’Institut du monde arabe (IMA) et co-commissaire de l’exposition "Fernande Olivier et Pablo Picasso, dans l'intimité du Bateau-Lavoir", au musée de Montmartre, jusqu’au 19 février 2023.

Le scandale, indicateur d’un monde en évolution

"Récemment, dans une émission du Temps du débat sur l’inceste, le juge pour enfants Edouard Durand parlait de la maison comme l’endroit du danger", se souvient Claire Lasne-Darcueil. "Or quand on est dans une école, ou sur un projet de théâtre ou au cinéma, on est dans une maison, on est dans une cellule sociétale dans laquelle la loi commune doit s’appliquer et non pas la loi d’un seul, issue de je ne sais combien de siècles de patriarcat. De la part de la jeune génération, il y a des attentes artistiques, de rencontres et d’aventures puissantes, mais on est vraiment passé à un autre statut de l’artiste. En face d’eux il y a des gens qui ont fait leur déconstruction et d’autres qui ne l’ont pas faite (…) y compris dans le travail artistique qui est un rapprocheur d’émotions, un rapprocheur des corps. En revanche, la vitesse à laquelle est piétinée la parole n’a pas changé, malgré la conscience grandissante, les progrès qui ont été faits, notre incapacité à protéger n’a pas changé : il y a des femmes qui ont parlé, et leur parole a été noyée À l’instant même par un tout autre débat, par la voix de gens qui ont déjà la parole depuis toujours, et à qui on continue de la donner. Or la présomption d’innocence n’empêche absolument pas le fait de se taire, de suspendre le temps, de suspendre une création pour dire « on va y revenir » mais d’abord on va faire la place à cette parole-là".

Face à cette lecture qui lui parait peu réjouissante, Nathalie Bondil préfère mettre en avant une aptitude nouvelle à voir et dire les choses : "autres temps, autres mœurs. Il faut quand même replacer cette évolution qui est tout à fait normale et très saine. Il est vrai que le curseur de ce que l’on tolère n’est plus le même pour notre génération, il n’était pas le même pour la génération de nos mères et il n’est pas le même pour la génération de nos filles, et cela c’est tout à fait normal (…). Chaque génération veut évidemment liquider un certain bilan pour avancer sur certains domaines, ce sont d’ailleurs de très bons combats, mais les méthodes ne sont pas par contre toujours satisfaisantes : quand on parle de "Cancel Culture", c’est-à-dire de jeter le bébé avec l’eau du bain, on oublie le contexte. C’est-à-dire, de remettre ces personnages avec leurs qualités et leurs défauts, dans un contexte sociologique où certaines choses étaient acceptables. La jeune génération a un regard critique sur l’œuvre de Picasso et la personne qu’il est, et je dois dire que ce que nous avons au XXIe siècle c’est une pluralité des perspectives et une libération de la parole et j’y vois des opportunités de réfléchir, d’avancer, d’évoluer et de compléter nos regards et notre compréhension".

Cette polarisation du débat entre deux camps qui s’affrontent, se cristallise dans les scandales qui de plus en plus sont mis au jour dans la vie culturelle. Or d’après Gisèle Sapiro, "les polémiques ont cette vertu de permettre de révéler les abus qui sont habituellement complétement marginalisés, oubliés de l’histoire. L’Affaire Polanski, a permis de parler des abus dans les milieux du cinéma où des jeunes femmes sont livrées à la prédation masculine. Cependant, ça n’est pas spécifique à l’art : on voit ce qu’il se passe dans l’Eglise et dans toutes les situations d’autorité, et ça renvoie aussi à la discussion sur l’apprentissage. Toutes les situations pédagogiques sont des situations d’autorités dans lesquelles s’exerce une violence symbolique, comme l’avaient pointé Bourdieu et Passeron en leur temps. Et cette situation d’autorité peut aller dans le sens de la protection ou de celui de l’abus, avec des choses intermédiaires, c’est-à-dire de penser que la pédagogie doit passer forcément par la soumission, l’humiliation. (…) Et la question de l’autorité charismatique de l’artiste, elle avait déjà contestée en 1968, il ne faut pas oublier l’histoire, et en même temps c’est vrai qu’aujourd’hui ça nous pose des questions difficiles sur ce qui est tolérable, notamment lorsque la violence ou les abus ne sont pas manifestes dans les œuvres".

Le Temps du débat
37 min

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