Crise économique : à quels indicateurs se fier ?

illustration de l'économie française.
illustration de l'économie française. ©Getty
illustration de l'économie française. ©Getty
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Inflation, croissance et mille autres indicateurs sont égrenés toute l’année dans les médias, or un chiffre n’est jamais neutre. Si les défauts et les insuffisances du "PIB" sont connus, il reste pourtant l'indice le plus courant. Alors, qu'est-ce qui participe de la fiabilité d'un indicateur ?

Avec
  • Julien Pouget
  • Patrick Viveret Philisophe, économiste, essayiste, membre fondateur du collectif Roosevelt 2012
  •  Anne Le Roy Maître de conférence en Sciences économiques à l’université Grenoble Alpes

Taux de chômage, inflation, PIB : depuis plusieurs décennies, toute oreille d’écouteur d’informations, tout œil de lecteur de journaux, est habitué à la publication régulière des marqueurs de croissance ou de récession que sont ces indicateurs. Un consensus politique s’est établi pour en faire les témoins de la bonne ou de la mauvaise santé d’un pays. Il faut dire qu’ils se sont progressivement modernisés en intégrant, au fil du temps, des nouvelles données correspondant aux nouveaux enjeux de la planète.

Mais d’autres indicateurs ont été pensés pour prendre en compte la justice sociale ou l’idée d’une économie plus juste et plus durable.

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Pour en débattre, Emmanuel Laurentin reçoit Julien Pouget, chef du département de la conjoncture de l’INSEE ; Anne Le Roy, maître de conférence en Sciences économiques à l’université Grenoble Alpes ; Patrick Viveret, philosophe et ancien conseiller à la Cour de comptes.Inflation, croissance, chômage et mille autres indicateurs sont égrenés toute l’année dans les médias

Indicateurs : des signes pour lire et écrire la politique

"Il me semble qu’il y a, derrière un enjeu statistique et scientifique de taille, un enjeu démocratique" explique Anne Le Roy. "Qui a décidé que les personnes qui travaillaient une heure par semaine ne seraient pas considérées comme des chômeurs et sortiraient des statistiques, par exemple ? A cet endroit, je crois qu’il y a une prise de décision qui est un petit peu confisquée par les experts. Il y a, me semble-t-il, un enjeu démocratique fort à engendrer, à organiser, parce que derrière les chiffres il y a des choix et derrière les choix il y a des politiques" . L’indicateur est donc un médiateur entre le terrain et la politique. Il vient traduire les résultats de cette dernière et permet l’élaboration de nouvelles orientations et stratégies de l’Etat et des différents acteurs de la vie publique.
"J*’ai été sollicitée par la métropole de Grenoble, dans le cadre de la construction d’indicateurs alternatifs, parce que les acteurs de terrain n’arrivaient pas, avec les outils et les indicateurs classiques, à révéler ce qu’ils observaient sur le terrain. C’est-à-dire que les personnes qui mettaient en place la politique de la ville sentaient qu’il y avait des choses qui évoluaient, alors que les indicateurs restaient constants, ne traduisaient aucun changement. Ainsi, il existe une demande parallèle à la production d’indicateurs de l’Insee, qui émanent des territoires et des agents qui mettent en place des politiques publiques"* . Car c’est l’Insee qui fait aujourd’hui office de référence en la matière à l’échelle de la France. Un Institut national qui prend non seulement en compte les besoin d’indicateurs formulés à l’intérieur du territoire mais aussi les grands indicateurs internationaux qui permettent de situer le pays au sein du système économique mondialisé. C’est le cas par exemple du Produit Intérieur Brut.

D’après Patrick Viveret : "le PIB non seulement est un indicateur phare, qui vient agréger une multitude de données très disparates. Mais on peut dire aussi que c’est un élément clé d’un récit : le grand récit des sociétés qui ont été confrontées à la guerre, à la question de la reconstruction… Le rapport entre croissance, progrès, et un indicateur comme le PIB s’inscrit dans un récit et des croyances d’après-guerre. Or ce récit ne tenait par exemple aucun compte des enjeux écologiques dont on se rend compte maintenant qu’ils sont absolument déterminants. C’est la question de la démocratie qui se pose, c’est dire ce qui fait qu’à un moment donné derrière les indicateurs on a ces récits, et dans quelle mesure ces récits sont toujours adaptés aux défis de la période. Or on voit bien aujourd’hui avec d’un côté la question de la pandémie, et de l’autre l’ampleur des questions écologiques, que nous avons besoin de nouveau récits et du même coup nous avons aussi besoin de nouveaux indicateurs" . Pourtant, si l’on regarde bien, il existe déjà une myriade d’indicateurs alternatifs.

"Un indicateur, ce n’est sûrement pas assez et plusieurs centaines, c’est beaucoup trop" résume ainsi Julien Pouget . Il rappelle toutefois " qu’un débat avait eu lieu au parlement il y a quelques années, en 2015, et qu’il avait donné lieu au vote d’une Loi,  la Loi Eva Sas du 13 avril 2015, visant à la prise en compte des nouveaux indicateurs de richesse dans la définition des politiques publiques. Il en ressortait une liste d’une dizaine d’indicateurs, portant tout à la fois sur la dimension économique, la dimension sociale et la dimension écologique et environnementale. L’Insee actualise sur son site internet ce tableau de bord, mais il faut admettre qu’il a peu d’écho dans le débat public" . Ce qui pose la question de la légitimation de certains indicateurs au détriment d’autres dans la fabrique du débat, au-delà de la difficultés à les réformer.

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