Comment travailler sur un objet mouvant ? Les chercheuses et chercheurs peuvent-ils utiliser leurs outils habituels ?
Comment travailler sur un objet mouvant ? Les chercheuses et chercheurs peuvent-ils utiliser leurs outils habituels ?
Comment travailler sur un objet mouvant ? Les chercheuses et chercheurs peuvent-ils utiliser leurs outils habituels ? ©Getty - zbruch
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Résumé

L’événement que constitue la guerre en Ukraine meut l’ensemble de nos sociétés et devient de facto un enjeu pour la recherche. Les chercheurs peuvent-ils travailler sur un objet mouvant grâce aux outils habituels ? Une adaptation des sciences sociales aux bouleversements actuels s’impose-t-elle ?

avec :

Romain Huet (Maître de conférence en sciences de la communication à l’université de Rennes-2.), Anna Colin Lebedev (Maîtresse de conférences à Paris Nanterre, spécialiste de l'Ukraine et de la Russie post-soviétique).

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Depuis plus de deux mois que cette guerre a été lancée par la Russie, de nombreux universitaires ont été sollicités par les médias pour commenter et expliquer le conflit. Mais une guerre transforme, dès son déclenchement, les sociétés qu’elle touche et conduit les spécialistes de la région, mais aussi des conflits, à remettre à jour leurs connaissances. Peut-on étudier la guerre à distance ? À quel prix retourner sur le terrain ? Doit-on renouveler voire réinventer ses bases théoriques pour continuer à comprendre son sujet ? Quand la recherche, qui nécessite du temps, doit réagir rapidement, que se passe-t-il ?

Pour ce débat, Emmanuel Laurentin reçoit Anna Colin-Lebedev, maîtresse de conférences à Paris Nanterre, spécialiste de l'Ukraine et de la Russie post-soviétique, créatrice du podcast "Podkhoze", Romain Huët, maître de conférence en sciences de la communication à l’Université Rennes 2, de retour après un mois de terrain en Ukraine, dont les "Chroniques d’Ukraine" sont publiées sur le site The Conversation et Edouard Jolly, chercheur en théorie des conflits armés et philosophie de la guerre à l’IRSEM.

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Anna Colin-Lebedev note les particularités de la recherche en sciences humaines et sociales en temps de guerre : "Ce qui nous parvient a un caractère parcellaire, même si en tant que chercheurs on a accès à des matériaux différents. On se rend également compte de la transformation radicale des sociétés sur lesquelles nous avons travaillé. Il y a tellement d'éléments qui se recomposent qu'au final beaucoup de choses que l'on comprenait dans les logiques de cette société deviennent progressivement caduques. (...) Il y a un accroissement fort de la demande d'explication et une diversification du type de données avec lesquelles on travaille. (...) Il y a une surabondance des sources, il faut ramasser les pièces du puzzle qui après feront sens pour la construction d'un objet de recherche. (...) Je ne suis pas inquiète de la recherche sur le conflit côté ukrainien, mais je suis beaucoup plus inquiète de ce qu'on pourra faire sur la Russie, où le terrain est de plus en plus difficile voire impossible pour ce qui est de la présence physique."

Romain Huët revient sur les apports de son expérience sur le terrain :  "Comment on se tient face à un monde qui est en train de s'écrouler ? L'existence quotidienne est en train de s'organiser dans des situations critiques. (...) Dans ce quotidien, on retrouve un certain sens dans ce qu'on est en train de faire, y compris dans les gestes les plus mineurs, un sens historique (...) Je défends une connaissance par le corps. Éprouver le phénomène corporellement me paraît très important. (...) Je pressens que le retour à la vie normale va être compliqué. Plus la guerre dure, plus le coût subjectif de sortie de la violence va être fort. (...) Le propre de la guerre est un temps annulé, un temps bloqué. On est dans un présent intensifié."

Edouard Jolly met en lumière l'intérêt des différents angles de recherche en sciences sociales, sont utilisés pour comprendre le conflit : "La guerre est un phénomène complexe et totalisant. On peut l'aborder par l'angle social, qui peut être pris par un angle macro-sociologique ou micro-sociologique, c'est-à-dire aller sur le terrain et avoir accès à la guerre vécue comme une situation. Quand on reste éloignés du terrain, on va expérimenter la guerre comme un événement vécu par d'autres, et en fonction de la discipline à laquelle on se rattache, on pourra la traiter différemment. (...) Dans le cadre de mes recherches, je considère que je prends en compte l'objet guerre comme un objet politique qui se traduit par l'organisation de la violence sur le terrain. (...) La recherche en sciences sociales n'a pas vocation à jouer le rôle d'oracle, tout au mieux on établit des probabilités. (...) La particularité épistémologique de nos disciplines est d'étudier de la contingence, le brouillard de la guerre, l'imprévu."

À lire aussi : Zelensky : "Notre jeunesse est engagée dans la guerre avec une grande foi dans l’avenir de l’Ukraine"

Références

L'équipe

Emmanuel Laurentin
Emmanuel Laurentin
Rémi Baille
Collaboration
Fanny Richez
Collaboration
Thomas Jost
Réalisation
Chloë Cambreling
Production déléguée
Mathias Mégy
Collaboration
Juliette Mouëllic
Collaboration