Guerre au Sahel : la négociation avec les djihadistes est-elle indispensable ?

Alors que la présence française est en train d'être repensée au Sahel, la question du dialogue avec les djihadistes inquiète...
Alors que la présence française est en train d'être repensée au Sahel, la question du dialogue avec les djihadistes inquiète... ©Maxppp - Frédéric SPEICH
Alors que la présence française est en train d'être repensée au Sahel, la question du dialogue avec les djihadistes inquiète... ©Maxppp - Frédéric SPEICH
Alors que la présence française est en train d'être repensée au Sahel, la question du dialogue avec les djihadistes inquiète... ©Maxppp - Frédéric SPEICH
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Si le gouvernement malien a démenti avoir mandaté le Haut Conseil islamique pour dialoguer avec les groupes terroristes au Sahel, cette option reste possible. Quelles seraient les conséquences d'un tel dialogue, défini comme ligne rouge par la France qui réorganise sa présence dans la région ?

Avec
  • Jean-Hervé Jézéquel Directeur de projet Sahel à l’International Crisis Group
  • Thomas Gassilloud Député (Agir) du Rhône, membre de la commission de la défense à l'Assemblée nationale, rapporteur du budget de l'armée de terre depuis 2017
  • Yvan Guichaoua Spécialiste du Sahel et des questions de sécurité, chercheur et maître de conférences à la Brussels School of International Studies

La séquence en a surpris plus d’un, à commencer par le gouvernement français. Il y a sept jours des journaux et des radios internationales annonçaient l’ouverture de négociations entre des groupes djihadistes : le GSIM et la Katiba Macina et le Haut Conseil Islamique mandaté par le gouvernement de Bamako, avant que, deux jours plus tard, le gouvernement malien lui-même ne démente ces mêmes discussions. 

Que s’est-il passé entre temps ? La fermeté de Paris qui refuse toute négociation y est-elle pour quelque chose ? Quel rôle joue le retrait progressif des troupes de l’opération Barkhane dans ce contexte ? À quel niveau ces négociations se déroulent-elles ? Sont-elles le signe de l’échec de la guerre contre le terrorisme lancée il y a huit ans dans la région? 

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Pour ce débat, Emmanuel Laurentin reçoit Thomas Gassilloud, député Agir du Rhône, membre de la commission de la défense à l'Assemblée nationale, Jean-Hervé Jézequel, directeur du projet Sahel à l’ International Crisis Group et Yvan Guichaoua, spécialiste du Sahel et des questions de sécurité et maître de conférences à la Brussels School of International Studies.

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"J'aimerais rappeler que la France intervient militairement au Sahel à la demande des autorités sahéliennes, et notamment à la demande des autorités maliennes, et que les personnes que l'on combat sont des multinationales du djihadisme : Al Qaïda et Daech, qui sont responsables de nombreux attentats meurtriers dans la région, qui visent sans distinction des populations civiles innocentes, qui sont responsables de milliers de victimes, et on pourrait lister l'ensemble des attentats commis, et aujourd'hui, le Sahel et l'Afrique de l'Ouest en général est leur terrain de jeu prioritaire pour ensuite commettre des attentats en Occident. Il me semble que, depuis plusieurs années, les autorités maliennes cherchent à entamer une négociation avec certains groupes djihadistes mais rapidement, ces négociations se heurtent à la capacité à organiser ces négociations et à des positions très divisées sur l'opportunité de ces négociations, aussi bien côté djihadistes que côté État malien. Les militaires maliens, eux-mêmes, sont exactement dans la même position que celle exprimée par le président Macron : "Comment négocier avec des groupes qui ont du sang sur les mains, qui tuent les enfants maliens comme qui tuent les soldats français ? " Thomas Gassilloud

"Je pense qu'il y a quelques années, on avait une sorte d'alignement des prises de position politiques maliennes, plus largement sahéliennes et françaises, c'est-à-dire qu'on était sur une position de refus de la stratégie du dialogue. Essentiellement parce qu'on analysait la menace comme une menace terroriste, on avait l'impression d'avoir en face de nous des gens qui avaient recours à la méthode terroriste exclusivement, et qui appartenaient à une sorte de nébuleuse djihadiste globale, globalisante ou transnational. Je crois qu'il y a eu une divergence progressivement à mesure que les États sahéliens se sont aperçus de deux choses : la première, c'était que le prisme terroriste n'était pas approprié pour comprendre ce qui était avant tout des formes d'insurrections locales avec des recrues qui étaient de plus en plus locales, dont la raison d'être est devenue une forme de révolte contre l'État. Quand on comprend ça, on comprend qu'on a pas nécessairement à faire au fond à des terroristes mais à des insurgés. Et les insurgés, effectivement on peut traiter avec eux militairement mais aussi politiquement. À partir de là, les États sahéliens, et l'État malien en particulier, ont compris qu'il leur fallait développer une option politique à l'égard des ces groupes là, et donc envisager l'option du dialogue " Jean-Hervé Jézequel

"La question n'est pas tant de savoir s'il faut ouvrir ou non un dialogue, la question relève plutôt du comment discuter avec les mouvements djihadistes et comment prendre les trains qui sont déjà en route car des dialogues ont déjà été initiés à différents niveaux. Ce dont on a beaucoup parlé ces dernières semaines, c'est d'un dialogue de haut niveau, et qui fait partie des demandes de la société civile malienne. Depuis 2017, on a des rencontres au niveau des Maliens qui demandent unanimement que ce dialogue là soit ouvert pour les raisons que Jean-Hervé vient d'expliquer. La question, dorénavant est de savoir à quel niveau ce dialogue doit s'instaurer, on parle de plus en plus d'un dialogue qui concernerait les Maliens ou les chefs maliens du djihad, sachant qu'à des échelles infranationales, les dialogues sont déjà instaurés pour débloquer certains blocus qui concernent des villages du centre du Mali par exemple. C'est la question du 'comment' qui prévaut le plus aujourd'hui, plutôt que celle du 'faut-il ou non discuter avec les djihadistes'. Il y a aussi la question de qui décide si le dialogue doit avoir lieu ou pas ? Les Français interviennent certes sur invitation des autorités maliennes mais plusieurs voix au Mali ont exprimé le besoin, l'envie de dialoguer avec les djihadistes. Est-ce que c'est aux Français de dire stop, d'interdire cette initiative ? " Yvan Guichaoua

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