Manifestation contre la guerre en Ukraine le 13 mars 2022 à Francfort, en Allemagne.
Manifestation contre la guerre en Ukraine le 13 mars 2022 à Francfort, en Allemagne.
Manifestation contre la guerre en Ukraine le 13 mars 2022 à Francfort, en Allemagne. ©AFP - YANN SCHREIBER
Manifestation contre la guerre en Ukraine le 13 mars 2022 à Francfort, en Allemagne. ©AFP - YANN SCHREIBER
Manifestation contre la guerre en Ukraine le 13 mars 2022 à Francfort, en Allemagne. ©AFP - YANN SCHREIBER
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Résumé

Le pacifisme de la Première Guerre mondiale ne ressemble pas à celui d’aujourd’hui car les frontières entre guerre et paix sont de plus en plus brouillées. Envoi d’armes, aide humanitaire, prise de sanctions face à l'agresseur… Comment participer à la guerre sans la faire ?

avec :

Frédéric Ramel (professeur des universités en Science politique à l'IEP de Paris, rattaché au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (CERI)), Mark Leonard (directeur du Conseil européen des relations internationales (ECFR)), Jean-Marie Guéhenno.

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Les deux dernières semaines ont mis fin à un leurre bien pratique pour l’Europe, l’idée d’un espace politique dont la guerre avait disparu depuis des décennies, même quand elle se déroulait, comme pour l’ex-Yougoslavie, à ses frontières.

La guerre est là, toute proche, et pourtant les manifestations pacifistes ne sont pas aussi nombreuses qu’au début des années 1980 en Allemagne ou qu’en Italie lors de la guerre d’Irak.

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Certains pays neutres, comme la Suisse, ont décidé de mettre fin à une neutralité stricte pour appliquer une neutralité active, faite de sanctions contre la Russie. Les propos, plus rares, appelant à un pacifisme "non-négociable" ont laissé la place, comme le disait la semaine dans un bel entretien à Mediapart, le philosophe marxiste Etienne Balibar à l’idée selon laquelle, dans ce contexte, "le pacifisme n’est pas une option".

Pourquoi l’Europe a-t-elle choisi de faire la guerre sans la faire en espérant qu’en sorte la paix ?

Pour ce débat, Emmanuel Laurentin reçoit Jean-Marie Guéhenno, ancien secrétaire général adjoint de l’ONU chargé des opérations de maintien de la paix, Mark Leonard, directeur et co-fondateur du Conseil européen des relations internationales (ECFR) et Frédéric Ramel, professeur des universités en Science politique à l'Institut d'Etudes Politiques de Paris, rattaché au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (CERI).

Emmanuel laurentin, entouré de Frédéric Ramel et Jean-Marie Guéhenno, le 15 mars 2022
Emmanuel laurentin, entouré de Frédéric Ramel et Jean-Marie Guéhenno, le 15 mars 2022
© Radio France - Christophe Abramowitz

Jean-Marie Guéhenno met en lumière l'effacement progressif de la rupture nette entre guerre et paix, et décrit la guerre en Ukraine comme l'"émiettement du monde" :  "On est dans cet entre-deux moral, entre deux impératifs également importants : porter aide à la victime d’une agression, et protéger le monde de catastrophes encore plus grandes. (…) Il y a une transformation de la guerre. La rupture entre la paix et la guerre tend à disparaître. (…) Le terrain sur lequel tout va se jouer est celui de la cohésion de la société russe face à un grand mensonge du pouvoir, et la cohésion de nos sociétés face aux risques et à la souffrance de la guerre. (…) Cette guerre est l’émiettement du monde, elle reflète en Russie l’absence de projet politique de fond. (…) Pour le moment, on revient au rapport de force. Mais ce n’est pas une situation stable. Les sociétés sont trop fragiles pour cela. On ne va pas revenir à une sorte de Guerre froide. (…) Le vrai pacifisme, c’est l’idée d’avoir plusieurs valeurs, dont la paix est l’une des plus importantes, sans être la seule."

Mark Leonard souligne lui aussi l'idée de fin de rupture nette entre guerre et paix, et l'idée que la guerre en Ukraine est un conflit qui réinvente l'ordre européen :  "La démarcation entre la guerre et la paix est en fait une illusion. En Europe, on n'a pas eu de grande guerre entre pays depuis longtemps. Mais si on creuse, on voit qu’il y a beaucoup de tensions et de violence dans nos sociétés. (…) C’est aussi une guerre pour essayer de préserver une idée de sphère d’influence et d’identité dans un monde très interdépendant, où les connexions vont jusqu’à l’intérieur de la société et sont en train de la transformer. (…) Il y a une fin de rupture entre la guerre et la paix. (…) Il est possible que la guerre traditionnelle entre la Russie et l’Ukraine soit résolue avec un accord, mais que le conflit entre l’Occident et la Russie continue à travers tous les autres dispositifs. (…) On est en train de voir une réinvention de l’ordre européen."

Frédéric Ramel insiste sur la volonté de tempérance, et sur l'esprit pacifique qui caractérise les sociétés actuelles :  "Il y a tout un mouvement de dénonciation du recours à la force armée comme modalité de régulation du système international qui est révélateur de cette volonté de tempérance. De plus, l'idée de porter secours aux vulnérables est importante dans les vagues de solidarité que l’on peut trouver à la fois à l’échelle des Etats et à l'échelle des sociétés, de manière spontanée. (…) C’est faire la guerre sans la guerre. Tout peut être fait de l’extérieur pour éviter une escalade. (…) Chercher la paix dans une configuration hétérogène est beaucoup plus compliqué. Ce dont a peur Poutine, ce n’est pas de l’OTAN, mais des valeurs démocratiques. (…) Les situations de guerre et de paix sont de plus en plus floues. La conflictualité est beaucoup plus diffuse. (…) On a pas un grand mouvement transeuropéen autour du pacifisme, il y a des clivages. Mais il y a un esprit pacifique, aussi en Russie avec les mouvements de manifestation (…) Le pacifisme, c’est aussi renforcer le multilatéralisme social en vue d’accompagner l’amélioration des conditions d’existence des individus."

Bibliographie :

  • Frédéric Ramel, La bienveillance dans les relations internationales - Un essai politique, CNRS Editions, 2022
  • Mark Leonard, The Age of Unpeace : How Connectivity Causes Conflict, Bantam Press, 2021
  • Jean-Marie Guéhenno, Le premier XXIe siècle : de la globalisation à l'émiettement du monde, Flammarion, 2021
Références

L'équipe

Emmanuel Laurentin
Emmanuel Laurentin
Rémi Baille
Collaboration
Fanny Richez
Collaboration
Thomas Jost
Réalisation
Chloë Cambreling
Production déléguée
Mathias Mégy
Collaboration
Juliette Mouëllic
Collaboration