L'affaire du chlordécone aux Antilles est-elle un scandale de long terme ? : épisode 2/4 du podcast Outre-mer, métropole : quels rapports ?

Un homme travaille dans une bananeraie à Basse-Pointe, en Martinique
Un homme travaille dans une bananeraie à Basse-Pointe, en Martinique ©AFP - CHARLY TRIBALLEAU
Un homme travaille dans une bananeraie à Basse-Pointe, en Martinique ©AFP - CHARLY TRIBALLEAU
Un homme travaille dans une bananeraie à Basse-Pointe, en Martinique ©AFP - CHARLY TRIBALLEAU
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Le 5 janvier, la justice a prononcé un non-lieu dans le dossier du dangereux pesticide chlordécone. Face à l’incompréhension aux Antilles, le ministre des Outre-mer, qui s’est rendu en Martinique, a cherché à apaiser : l’affaire du chlordécone est le sujet du 2e épisode de notre série Outre-mer.

Avec
  • Philippe Verdol Maître de conférences en économie à l'Université des Antilles
  • Marcellin Nadeau Député de la Martinique, du Parti Péyi-A
  • Hervé Macarie Chercheur à l'IRD affecté à l'institut méditerranéen de biodiversité et d'écologie marine et continentale

Le non-lieu, rendu il y a vingt jours par le tribunal de Paris à propos de ce pesticide destiné à traiter les bananeraies, a provoqué la colère à la Martinique et à la Guadeloupe.

Car si l’ordonnance remise par les deux juges d’instruction reconnaît un scandale sanitaire, elle considère également que le faisceau d’arguments scientifiques au début des années 1990 « ne permettait pas de dire le lien de causalité certain exigé par le droit pénal » entre la substance en cause et l’impact sur la santé « était établi ». Certains responsables d’association et chercheurs ont répondu dans une tribune de L’Obs qu’ils considéraient cette décision de non-lieu comme du mépris, ajoutant de l’insulte à la douleur.

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Comment expliquer que nous en soyons au quatrième plan chlordécone en 15 ans aux Antilles alors que ce pesticide cancérigène n’est théoriquement plus utilisé depuis 1993 ?

Pour en débattre, Emmanuel Laurentin reçoit Philippe Verdol, maître de conférences en économie à l'Université Antilles-Guyane et spécialiste du chlordécone ; Marcellin Nadeau, député de la Martinique du Parti Péyi-A ; Hervé Macarie, chercheur à l'IRD affecté à l'institut méditerranéen de biodiversité et d'écologie marine et continentale.

Un non-lieu judiciaire

« Le non-lieu arrive comme l’aboutissement du mépris affiché depuis très longtemps » s’indigne Marcellin Nadeau, «il a fallu des évènements comme la découverte de patates douces imbibées de chlordécone à Dunkerque [en 2002] pour déclencher une prise de conscience de l’Etat ». Il se demande, si l’affaire avait directement eu lieu dans un département de métropole, si « l’Etat aurait eu la même attitude » : « chez nous, il n’y a ni responsable, ni coupable, ni condamné, c’est ça la gravité des faits ». Or « il y avait déjà certains indices » rappelle Hervé Macarie : « le chlordécone était déjà classée comme un cancérigène possible ». Philippe Verdol résume l’impact de la décision judiciaire : « au-delà des aspects juridiques, il y a une maladresse qui est profonde ».

La lenteur de l’action de l’Etat

Marcellin Nadeau cible l’Etat : « il y a la réalité d’une imbrication de l’Etat avec un certain nombre d’intérêts, ce sont les éléments de colonialité, on est encore dans le système exclusif colonial ». Il dénonce la prise en compte des intérêts économiques, au détriment des populations. Pour Philippe Verdol, ces populations délaissées peuvent aller en appel, voire à la cour européenne de justice, mais il s’interroge : « est-ce que l’Etat a vraiment l’intention d’indemniser les populations ? ». Il cite en exemple le cas de la reconstitution d’une cohorte d’ouvriers agricoles à des fins d’indemnisation, repris dans un rapport sur le bilan des plans chlordécone : « on a attendu des années et des années, le temps qu’un maximum d’ouvriers agricoles décèdent ».

Un phénomène de long-terme

« Il faut que la justice passe parce que sinon les gens auront le sentiment qu’ils sont méprisés » selon Marcellin Nadeau, et en parallèle de l’action politique et judiciaire, il appelle à engager des efforts vers « la dépollution des sols et la décontamination des corps ». Hervé Macarie décrit la complexité du processus : « sans l’action humaine, la dégradation sera très lente ». Néanmoins, « on sait qu’il y a aujourd’hui, aux Antilles, des microorganismes autochtones qui sont capables d’attaquer le chlordécone ». Mais en le transformant, ils libèreraient des « intermédiaires de dégradation dont on connaît peu de choses : quelle est leur toxicité ? ». En plus de pouvoir aggraver la situation, le procédé serait aussi incomplet : « même si on arrivait à décontaminer la partie arable, les eaux souterraines polluées continueraient à contaminer les zones de surface et les zones côtières ». Dans tous les cas, la décontamination est une question de long-terme, et les nouvelles générations subissent déjà les conséquences du chlordécone, comme l’explique Philippe Verdol : « en Guadeloupe, dans les zones fortement contaminées, les enfants sont très exposés au chlordécone, entrainant des pertes de QI ».

La Méthode scientifique
58 min

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