Le théâtre Mariinsky, de Saint-Péterbourg, en Russie.
Le théâtre Mariinsky, de Saint-Péterbourg, en Russie.
Le théâtre Mariinsky, de Saint-Péterbourg, en Russie. ©Getty - Catherine Panchout / Corbis
Le théâtre Mariinsky, de Saint-Péterbourg, en Russie. ©Getty - Catherine Panchout / Corbis
Le théâtre Mariinsky, de Saint-Péterbourg, en Russie. ©Getty - Catherine Panchout / Corbis
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Résumé

Parmi les sanctions contre la Russie, la question du boycott s’est posée dans la culture. Après une vague de déprogrammation d’artistes russes, certains regrettent l’obligation faite à ces derniers de se positionner officiellement. Quelle place pour la culture russe dans ce contexte de guerre ?

avec :

André Markowicz (poète, traducteur).

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L’invention en 1990 par Joseph Nye de la notion de "soft power", de puissance douce, montre que  la force militaire ne résume pas la totalité du pouvoir d’un État. C’est ce double statut de la puissance politique que pose le débat sur l’invitation possible ou prohibée des artistes russes dans les espaces culturels européens.

Les appels au boycott de musiciens ou cinéastes russes se sont multipliés ces dernières semaines. De quels artistes parle-t-on ? Des seuls proches de Vladimir Poutine ou de tous ceux qui produisent en Russie des œuvres d’art contemporain, des films, mixent de l’électro ou écrivent des pièces de théâtre, des poèmes et des romans ? Parallèlement, la promotion et le soutien à une culture ukrainienne menacée par l’invasion russe justifie-t-elle une relecture de ce qui chez Gogol ou Boulgakov est russe ou ukrainien ?

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Pour ce débat, Emmanuel Laurentin reçoit Iryna Dmytrychyn, historienne, traductrice, maître de conférences à l'INALCO, spécialiste de l'Ukraine, elle travaille sur la littérature et histoire ukrainienne du XXème siècle, André Markowicz , traducteur et poète, spécialiste de littérature russe et Aline Siam Gao, directrice générale de l’Auditorium, Orchestre national de Lyon, présidente des Forces musicales, syndicat professionnel des opéras, orchestres et grands festivals d’art lyrique en France.

Iryna Dmytrychyn exprime la nécessité, selon elle, de boycotter l'art russe, et évoque l'idée d'une "responsabilité morale collective" du peuple russe : "Au moment où les armes parlent, il est immoral de demander aux ukrainiens de songer au confort des artistes russes, alors qu’eux sont sous les bombes. (...) Ça fait huit ans que la guerre dure, et nous n’avons pas beaucoup vu d’artistes russes qui se sont exprimés pour protester contre la guerre et l’annexion de la Crimée. (...) Les ukrainiens voient les 83% des russes qui soutiennent Poutine dans cette guerre. (...) La culture russe a été instrumentalisée. (...) On ne peut pas empêcher les ukrainiens aujourd’hui de parler d’une responsabilité morale collective."

André Markowicz souligne l'importance de ne boycotter uniquement les artistes qui se positionnent en faveur du régime russe, et de distinguer le peuple russe du régime de Vladimir Poutine : "Ce qu’il se passe en ce moment en Ukraine est une guerre d’annihilation, de nettoyage ethnique. Vouloir considérer que c’est la culture russe en tant que telle qui est coupable c’est faire le jeu de Poutine. (…) Il y a une grande quantité de gens qui sous la dictature de Poutine soutiennent le combat ukrainien. Vouloir parler des "russes", c’est simplement du racisme. (…) S’il faut boycotter des artistes russes, ce n’est pas parce qu’ils sont russes, c’est parce qu’ils s’expriment pour soutenir un régime qui commet des crimes. (…) Que veut dire soutenir Poutine dans un pays où la majorité des gens n’a accès qu’à cette horreur de propagande ? "

Aline Siam Gao met en lumière l'idée que les œuvres d'art russe ne doivent pas faire l'objet de censure : "On dissocie ce qui est le peuple russe d’un pouvoir tyrannique qui oblige et qui est responsable de cette invasion en Ukraine. Nous ne pouvons pas demander à des artistes russes qui ne se sont pas publiquement prononcés contre l’invasion de prendre position. Dans le pays peu libre qu’est la Russie, ce serait au risque de leur vie. (…) Sur la question du "soft power", on a de multiples exemples de l'instrumentalisation. Il faut que les sciences dures ou les sciences humaines mettent en lumière des traits, des engagements d'artistes. Mais cela ne doit pas conduire à la censure de leurs oeuvres. (…) Il peut y avoir des hommes et des femmes abjects dans leurs engagements politiques qui sont de magnifiques compositeurs, et qui en tant qu’artistes ont fait un apport à l’Humanité par leurs oeuvres, et qui méritent encore d’être joués."

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