En juillet 2018, une étudiante de la prestigieuse université Smith College dans le Massachusetts déclenche une polémique en accusant injustement de racisme trois employés de l'établissement. Une affaire qui fait grand bruit aux Etats-Unis... ©Getty - John Greim/LightRocket
En juillet 2018, une étudiante de la prestigieuse université Smith College dans le Massachusetts déclenche une polémique en accusant injustement de racisme trois employés de l'établissement. Une affaire qui fait grand bruit aux Etats-Unis... ©Getty - John Greim/LightRocket
En juillet 2018, une étudiante de la prestigieuse université Smith College dans le Massachusetts déclenche une polémique en accusant injustement de racisme trois employés de l'établissement. Une affaire qui fait grand bruit aux Etats-Unis... ©Getty - John Greim/LightRocket
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Résumé

En 2018, une étudiante du Smith College accusait trois employés de cette université réputée du Massachusetts de comportements racistes à son égard. Ces accusations, qui s'avéreront infondées, ont confronté l'administration de l'établissement à sa politique en matière de lutte contre le racisme.

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Que s’est-il donc passé de si extraordinaire au sein du Smith College, un établissement universitaire élitiste et réservée aux jeunes femmes, pour que le New York Times, comme le Washington Post et plusieurs autres médias y dépêchent des reporters à la fin de l’été 2018 ? Dans un article du New York Times intitulé Dans une bataille à propos de race, de classe et de pouvoir au Smith College, Michael Powell, journaliste spécialisé dans les affaires de libre expression, revient sur cette affaire.

2018. L'affaire Oumou Kanoute

Etablissement d’enseignement supérieur, le Smith College de Northampton, dans le Massachusetts, est un établissement féminin et élitiste. Les frais d’inscription, de logement et de restauration s’élèvent à 78 000 dollars par an. Bien des femmes célèbres l’ont fréquenté dans leur jeunesse, de l’écrivaine Sylvia Plath aux épouses des présidents Reagan, Nancy, et de George Bush, Barbara. A la fin de l’été 2018, une étudiante, Oumou Kanoute, poste sur Facebook et sur le site ACLU, un message accusant une employée de la cafétaria, un concierge et un agent de sécurité d’avoir eu, à son égard, des comportements racistes :

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J’étais tranquillement en train de manger mon déjeuner dans le hall du dortoir et ils m’ont demandé ce que je faisais là. En tant qu'étudiante noire, j'ai eu droit au regard habituel de suspicion d'un employé du college. C’est outrageant que des gens remettent en question ma présence au Smith College, et mon existence même en tant que femme de couleur. Je fais partie des nombreux Américains qui ont été visés par des appels à la police basés sur des préjugés racistes et traités comme de potentiels criminels pour le simple fait d'être Noir et d'exister.    
Oumou Kanoute, étudiante au Smith College

La présidente du Smith College, sans entendre les employés en question, fait part de ses regrets et décide de mettre à pied le concierge et l’agent de sécurité. Mais Oumou Kanoute met alors en ligne sur Facebook les noms, la photographie et les emails des membres du personnel qu’elle accuse d’avoir fait preuve envers elle de racisme. Parmi elles, une employée de la cafétéria, Mrs Blair. Celle-ci travaille depuis 35 ans pour ce college et elle gagne 40 000 dollars par an. Deux fois moins que les frais de scolarité des étudiantes. 

Des accusations infondées

La présidente, Mrs McCartney, met alors l’affaire entre les mains d’un cabinet spécialisé dans les affaires de harcèlement. Et ses conclusions, après enquête, sont sans appel : il n’y a eu, à aucun moment et de la part de personne, la moindre trace de racisme. 

Oumou Kanoute, qui désirait déjeuner, s’est rendue à la cafétéria. On était en été, durant les vacances universitaires et cette cafétaria, comme le lui a indiqué Mrs. Blair, était réservée pour un camp de jeunes enfants. L'étudiante a donc emporté son plateau-repas dans un dortoir, fermé durant les vacances universitaires. Un vieux concierge chargé de vider les poubelles l’a aperçue et comme sa vue est mauvaise et qu’elle était dans l’ombre, il l’a prise pour un homme. Comme ses responsables lui avaient recommandé de le faire, il a appelé au téléphone un agent de sécurité. Celui-ci a reconnu l’étudiante, il l’a priée de l’excuser pour le dérangement, propos anodins et polis, enregistrés par Oumou Kanoute sur son téléphone.

Le Smith College prend la lutte contre le racisme très au sérieux. Les étudiantes peuvent choisir comme sous-dominante "les études de justice sociale". La présidente a exigé que tous les employés du college subissent une formation anti-préjugés racistes. Des consultants ont ainsi demandé à Mrs Blair comment on parlait de race dans sa famille, durant son enfance. Un professeur, Marc Lendler, estime que de telles formations s’apparentent à de l’intimidation et du harcèlement. "Ce n’est l’affaire de personne de savoir dans quel environnement nous avons grandi", dit-il. 

Des conséquences lourdes pour les personnels injustement mis en cause

Mais nombre de membres du personnel ont été scandalisés que les personnes mises en accusation publiquement et mises à pied avant d’être réintégrés lorsque leur innocence a été établie, n’aient pas obtenu le moindre mot d’excuse de la direction. 

Mrs Blair, l'employée de la cafétaria, a reçu des appels téléphoniques anonymes, des mots ont été posés sur sa voiture. "Raciste ! Tu ne mérites pas de vivre", lui écrivait-on. Living while racist, n'est pas très bien porté aux Etats-Unis... Ces derniers mois, mise au chômage technique par le college, elle a cherché du travail dans des restaurants de la ville. "Ce ne serait pas vous, qui avez été impliquée dans cet incident, dont tout le monde a parlé ?" lui dit-on lorsqu’elle se propose pour un emploi. 

Le concierge qui avait été dénoncé comme raciste par l’étudiante, Mr Patenaude, 58 ans, a pu démontrer son innocence. Il n’était simplement pas présent dans l'établissement au moment des faits. Oumou Kanoute l’a, apparemment, confondu avec un de ses collègues. Mais, écœuré, il a démissionné. Lui aussi est passé par les sessions, destinées à traquer ses préjugés racistes inconscients. "Ça m’a cassé, dit-il, je suis un homme de 58 ans et on est supposé réagir avec bravoure. Mais je souffre d’anxiété. Je ne sais pas si je crois au "privilège blanc", mais je crois au privilège de l’argent. Entre collègues, on avait une blague : ne laisse pas une riche étudiante se plaindre de toi, sinon t'es viré." 

Une ancienne employée du Smith College, Jodi Shaw, qui a récemment démissionné, met régulièrement en ligne, sur YouTube, des vidéos qui connaissent un grand succès. "Arrêtez d’exiger de moi que je confesse mon privilège blanc et que je travaille sur mes préjugés implicites, comme condition au maintien de mon emploi", dit-elle. Le magazine Rolling Stone lui consacre un article, ce mois-ci. L’affaire fait grand bruit. 

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Brice Couturier
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