Le musicien et candidat à l'élection présidentielle Bobi Wine, lors d'un meeting de campagne à Hoima (Ouganda) en 2019
Le musicien et candidat à l'élection présidentielle Bobi Wine, lors d'un meeting de campagne à Hoima (Ouganda) en 2019
Le musicien et candidat à l'élection présidentielle Bobi Wine, lors d'un meeting de campagne à Hoima (Ouganda) en 2019 ©Getty - Sally Hayden/SOPA Images/LightRocket
Le musicien et candidat à l'élection présidentielle Bobi Wine, lors d'un meeting de campagne à Hoima (Ouganda) en 2019 ©Getty - Sally Hayden/SOPA Images/LightRocket
Le musicien et candidat à l'élection présidentielle Bobi Wine, lors d'un meeting de campagne à Hoima (Ouganda) en 2019 ©Getty - Sally Hayden/SOPA Images/LightRocket
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Résumé

La jeunesse africaine urbaine s'est trouvée de nouveaux porte-voix : des musiciens qui savent exprimer ses frustrations et mobiliser leurs followers sur les réseaux sociaux pour en faire une force politique.

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En 2010, le président ougandais Yoweri Museweni avait sorti une chanson intitulée U want another rap ? Ca sonnait plutôt faux. Museweni, alors âgé de 65 ans alors, était président de l’Ouganda depuis 1986. Ce n’était pas exactement un nouveau rap qu’il proposait, mais un nouveau mandat qu’il réclamait. Et il vient de l’obtenir. A l’issue des élections du 14 janvier, le voici, à 76 ans, muni d’un sixième mandat pour diriger l’Ouganda. Et ces élections ont été marquées par des fraudes massives. 

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Or, son challenger, lui, est un authentique rappeur et reggaeman : Bobi Wine - Robert Kyagulanyi de son vrai nom - 39 ans. Depuis les élections, Bobi Wine vit en résidence surveillée et ne quitte plus son gilet pare-balles. Sa villa de Magere, un quartier huppé de Kampala, est entourée de policiers et de militaires lourdement armés qui ne laissent entrer ni sortir personne. Les manifestations en sa faveur sont violemment réprimées. La Cour suprême vient de sommer l’exécutif de le laisser sortir de chez lui, en invoquant l’habeas corpus

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Bobi Wine, héros de la jeunesse urbaine ougandaise

En novembre dernier, en pleine campagne électorale, Bobi Wine avait déjà a été arrêté à son domicile, roué de coups, puis torturé au point de ne plus pouvoir tenir debout. Il a dû aller se faire soigner aux Etats-Unis. Son chauffeur a été tué par balles. Les soldats ont reçu l’ordre de disperser par la force les manifestations de soutien qui ont eu lieu pendant son incarcération. Ils ont tué 54 personnes. Un certain nombre de ses supporters ont été battus, emprisonnés ou tués. Mais un vaste mouvement de solidarité internationale s’est mobilisé en sa faveur. L’écrivain et Prix Nobel Wole Soyinka en fait partie, ainsi qu’Angélique Kidjo, Femi Kuti et Peter Gabriel. 

Officiellement, le président sortant est donc réélu, avec 58,64 % des suffrages contre 34,83 % à Bobi Wine. On ne connaîtra jamais le vrai résultat de ces élections. Ce qu'on sait, c'est que les Ougandais sont divisés. Les électeurs dont la mémoire politique remonte jusqu’en 1986 savent gré au vieux président d’avoir mis fin aux violences, à la guerre civile et rétabli, dans un premier temps, l’économie du pays. Et si les grandes villes sont pour Bobi Wine, les campagnes votent traditionnellement pour "le diable qu'on connaît déjà". 

Quoiqu'il en soit, le régime de Museweni est à présent sur la défensive. Pour des raisons démographiques. L’âge médian au Ouganda est, en effet, de 17 ans. 78 % de la population a moins de 35 ans et n’a donc jamais connu l’avant Museweni. Le taux de chômage des jeunes y est ahurissant. Bobi Wine, devenu riche grâce à la musique, mais né dans le ghetto de Kamwokya, est devenu le héros des jeunes urbains. Ancien étudiant en arts, il a coupé ses dreadlocks de rasta et s’est créé un look, bientôt copié par des milliers de jeunes partisans : béret rouge à la Julius Malema, cravate assortie. Ce n’est pas un amateur : son irruption en politique a été spectaculaire : il a été élu député en 2017, remportant le district de Kyandono-Est avec 78 % des voix.

Les deux partis d’opposition tolérés, le Forum for Democratic Change et le Democratic Party, font grise mine. Le rappeur les a évincés. Tandis que le pouvoir tente de saper la popularité de Bobi Wine en essayant de le faire passer pour une marionnette des "puissances étrangères ", l’opposition légale l’accuse de populisme. Son parti s’appelle People Power, Our Power

À réécouter : En Ouganda, le chanteur Bobi Wine veut incarner le réveil de la jeunesse

Mais comme l’écrit le chercheur en sciences politiques colombien Luke Melchiorre sur le site The Conversation, le type de populisme de Bobi Wine est une nouveauté. Parce que sa conception de ce qu’est "le peuple" n’est pas défini en termes ethno-nationalistes, comme les politiciens d’extrême droite, mais en termes générationnels. Et cela lui a permis de créer une coalition politique qui transcende les lignes ethno-régionales. 

Congo, Sénégal, Soudan : Bobi Wine fait des émules

Sur le site UnHerd, le correspondant de The Economist à Nairobi Daniel Knowles remarque que le cas de Bobi Wine est loin d’être unique en Afrique. Le rappeur congolais Lexxus Legal s’est présenté aux législatives de 2019 en RDC. C’est une des plus grosses stars du pays et il a porté la cause des artistes devant l’opinion congolaise. Mais il a été battu. 

Au Sénégal, Youssou N’Dour, compositeur et chanteur de réputation internationale, a essayé de se présenter aux élections présidentielles face à Abdoulaye Wade en 2012. Sa candidature a été invalidée, mais sa chanson Y’en a marre a joué un rôle certain dans la défaite de Wade. Tout un mouvement politique s’est créé sur ce slogan. Et Youssou N’Dour a tout de même exercé la fonction de ministre de la Culture au sein du gouvernement de Macky Sall. 

Au Soudan, un autre rappeur, Ayman Maw, a joué un rôle important dans le renversement du sanguinaire dictateur Omar el-Bechir. La jeunesse africaine est fatiguée de voir s’accrocher au pouvoir de Paul Biya, 87 ans, président du Cameroun depuis 38 ans, qui passe la plus grande partie de l’année dans un hôtel de luxe à Genève. Les jeunes urbains, éduqués, équipés de portables dernier cri, savent convertir leur followers sur les réseaux sociaux en base militante. 

À réécouter : Cameroun : vers la fin du système Biya

Bien sûr, les rappeurs africains qui se tournent vers la politique sont généralement riches. Mais, à la différence des hommes politiques traditionnels, eux ne doivent pas leur fortune au fait d’avoir pillé les richesses de l’Etat. Ils l’ont gagnée par leurs propres talents.

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Brice Couturier
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