Le mouvement woke entend fonder un nouvel espace politique, fondé sur la politique des identités. Mais forgée dans les universités américaines, et propre à la culture de ce pays, cette idéologie est-elle transposable à la réalité politique française? ©Getty -  Nora Carol Photography
Le mouvement woke entend fonder un nouvel espace politique, fondé sur la politique des identités. Mais forgée dans les universités américaines, et propre à la culture de ce pays, cette idéologie est-elle transposable à la réalité politique française? ©Getty - Nora Carol Photography
Le mouvement woke entend fonder un nouvel espace politique, fondé sur la politique des identités. Mais forgée dans les universités américaines, et propre à la culture de ce pays, cette idéologie est-elle transposable à la réalité politique française? ©Getty - Nora Carol Photography
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Résumé

Dans un récent essai intitulé "La révolution racialiste et autres virus idéologiques", le sociologue québécois Mathieu Bock-Côté démontre les dangers de l'idéologie woke pour l'idéal républicain.

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L’essai que vient de publier le sociologue québécois Mathieu Bock-Côté, La révolution racialiste et autres virus idéologiques, est probablement le grand livre qu’on attendait sur l’étrange épidémie idéologique que, faute de mieux, on nomme "woke". D’abord développée dans les serres chaudes des "cultural studies", prêchées dans de nombreux départements de  grandes universités des Etats-Unis - Women’s studies, Black studies, Gay studies, Queer studies, Subaltern studies, Fat studies, etc. - cette idéologie entend fonder un nouvel espace politique, fondé sur l’exaltation de certaines identités, réputées minoritaires ou marginalisées. 

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Un certain nombre de penseurs de la vieille gauche nord-américaine, comme Mark Lilla, Helen Pluckrose, Bari Weiss, ont déjà beaucoup écrit pour dénoncer les risques que comporte le wokisme : il tourne le dos à l’idée d’universalisme dans lequel il voit une ruse des dominants ; il s’attaque à l’idée même de rationalité et lui oppose l’expression du ressenti des dominés ; il en appelle à la censure des idées qui lui déplaisent en prétextant qu’elles lui causent une souffrance insupportable… Mais le point de vue de Mathieu Bock-Côté n’est pas celui de l’ancienne gauche universaliste, ni celui du libéralisme, issu des Lumières. C’est celui d’un nationaliste québécois, vigilant défenseur de l’une de ces "petites nations" dont Milan Kundera a montré combien elles avaient conscience de leur fragilité. Contrairement aux grandes nations, telle que croit être la nôtre, elles vivent dans la hantise d’être anéanties et subjuguées, privées de leur souveraineté et frustrées de leur culture. Ce fut précisément le cas de la Tchécoslovaquie de Kundera, submergée sous les chars soviétiques en 1968, puis "normalisée" sous le contrôle de ses envahisseurs.

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Une doctrine qui refuse l'horizon universaliste républicain

Le Québec, lui, aurait été "noyé" délibérément par le Canada, pour reprendre le mot de René Lévesque, fondateur du Parti québécois, sous une immigration massive, de préférence anglophone. Le "peuple historique" de la Nouvelle-France, pour reprendre une des expressions favorites de Bock-Coté, aurait été ainsi victime d’un "coup d’Etat démographique", destiné à "verrouiller son avenir" : minoritaires sur leur propre sol, les "Canadiens français" du Québec auront bientôt perdu tout espoir d'envisager l'indépendance. Depuis Montréal, Bock-Côté se révèle un observateur informé et vigilant des derniers développements du wokisme : celui-ci ne cesse de muter en se radicalisant. Mais dans la mesure où il participe aussi aux débats français, il est bien placé pour observer les retombées de l’idéologie woke sur le champ intellectuel et politique de notre pays. Et il nous met en garde contre les risques que nous fait courir une doctrine qui refuse l’horizon universaliste sur lequel se déploie notre vieil idéal républicain. 

La politique des identités, importée des Etats-Unis, entretient la rancœur des minorités ethniques, en décrétant que non seulement notre Etat est "structurellement raciste", mais que notre culture tout entière l’est également, de manière fondamentale et essentielle. Et qu’il faut donc la "déconstruire". Or, observe Mathieu Bock-Côté, la France et les Etats-Unis ne partagent pas la même histoire. La "révolution racialiste" qui a lieu, en ce moment, aux Etats-Unis, a des causes qui sont spécifiques à ce pays et que nous ne partageons pas : l’esclavage a été une institution sur le sol américain jusqu’à la victoire des Etats du Nord sur ceux du Sud, en 1865. Et même après l’interdiction légale de cette pratique infâme, les trop fameuses lois Jim Crow ont maintenu, au Sud, une discrimination raciale qui a perduré jusqu’aux grandes lois sur les droits civiques de 1964 et 1965. Cette histoire a laissé des traces. 

Etats-Unis / France : des histoires différentes

La question raciale travaille effectivement l’histoire des Etats-Unis et est indissociable de leur structure sociale, et nul ne saurait dédramatiser la situation des Noirs américains. Il est toutefois plus étonnant qu’en l’espace de quelques années, l’imaginaire sociologique du racialisme ait franchi aussi rapidement les frontières américaines, au nord comme à l’est. Au point même de traverser l’Atlantique, comme si les autres sociétés occidentales se mettaient à repenser leur situation historique selon des grilles d’analyser n’ayant rien à voir avec leur réalité. La névrose raciale américaine s’est ainsi exportée partout dans les sociétés occidentales et touche particulièrement la France.    
Mathieu Bock-Côté, La révolution racialiste

Or, poursuit Bock-Côté, il y a une différence fondamentale entre « les Noirs américains, descendants d’esclaves et les descendants d’immigrés et de réfugiés ailleurs en Occident : (…) Les populations associées à la "diversité" en Europe descendent d’immigrés et de réfugiés qui ont poursuivi, dans ces différents pays, l’espoir de trouver une vie meilleure, il ne s’agit pas, encore une fois, de descendants d’esclaves. »