Entre esthétique de la flatness héritée des tycoons de la Silicon Valley et culture woke, une nouvelle doxa politico-culturelle est-elle en train de dominer la vie culturelle américaine ?
Entre esthétique de la flatness héritée des tycoons de la Silicon Valley et culture woke, une nouvelle doxa politico-culturelle est-elle en train de dominer la vie culturelle américaine ?
Entre esthétique de la flatness héritée des tycoons de la Silicon Valley et culture woke, une nouvelle doxa politico-culturelle est-elle en train de dominer la vie culturelle américaine ? ©Getty -  Bortonia
Entre esthétique de la flatness héritée des tycoons de la Silicon Valley et culture woke, une nouvelle doxa politico-culturelle est-elle en train de dominer la vie culturelle américaine ? ©Getty - Bortonia
Entre esthétique de la flatness héritée des tycoons de la Silicon Valley et culture woke, une nouvelle doxa politico-culturelle est-elle en train de dominer la vie culturelle américaine ? ©Getty - Bortonia
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Résumé

Alana Newhouse vient de publier un texte qui détonne dans le paysage médiatique américain, paralysé par la vague dite "woke". Pour la fondatrice du magazine Tablet, la vie culturelle et sociale de son pays est en ruines. Une idéologie monochrome et normative bride désormais toute créativité.

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Tablet est le meilleur site intellectuel juif et américain du Net. Et sa fondatrice, Alana Newhouse, vient de mettre en ligne un texte qui mérite le détour, tant il détonne dans le paysage médiatique américain contemporain, étouffé par la culture woke. Pour Newhouse, la vie culturelle et sociale américaines sont en ruines, minées par un phénomène qui voit l'idéologie remplacer la créativité.

Un système en ruines ?

Premier constat : alors qu’Alana Newhouse s’étonnait auprès d’amis médecins des carences du système médical aux Etats-Unis, leur réponse a été : "Il y a encore des gens très bien dans le secteur médical américain, mais en tant que système, il est en morceaux, esquinté, détruit. Les erreurs médicales sont devenues la troisième cause de mortalité dans le pays. On surmédicalise les patients. On multiplie les opérations inutiles. Les hôpitaux sont tombés sous la coupe de leurs administrateurs." Avant de l'interroger à leur tour : "Explique-nous, toi la journaliste, pourquoi le journalisme semble tombé si bas ?" Lorsque, dans un pays, tout le monde constate, dans son domaine, une évidente dégradation du niveau des performances, on est amené à se poser la question : ne serait-ce pas le système tout entier qui serait tombé en ruines, sans qu’on y ait pris garde ?

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Ceci n’est pas valable que pour les Etats-Unis. Pour avoir une chance de redresser la barre, il va nous falloir avoir le courage de regarder ses manques en face. C’est ce à quoi Alana Newhouse invite ses lecteurs américains.

Un tissu d'institutions culturelles ubérisé

La vie intellectuelle et culturelle, aux Etats-Unis, était assise sur un vaste ensemble d’institutions telles que les universités, les journaux et magazines, les maisons d’édition, Hollywood. Chacune jouait sa partition, à la manière d’un big band de jazz. Il y avait à la fois de la variété et un résultat "clair et lisible". Au niveau local, des milliers d’institutions locales de socialisation secondaire structuraient la vie des gens et leur donnaient un horizon de sens partagé. Mais ces quotidiens locaux, ces magasins de centre-ville et ces clubs et associations sont à présent fermés. Parallèlement, le syndicalisme a pratiquement disparu dans le secteur privé ; à mesure que le salariat lui-même tendait à être remplacé par l’ubérisation. Ce que les Américains appellent la "gig economy".

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La montée en puissance d'une idéologie culturelle unique

En outre, je cite – "à une vitesse croissante, au cours des trois dernières années, une cohorte inspirée par une idéologie unique s’est emparée de la totalité des infrastructures de la vie culturelle et intellectuelle américaine." Les institutions ont été emportées, une à une, par "une bande réduite d’élitistes ricanant, qui se sont arrogés le droit de juger et de contrôler la vie de ceux qu’ils perçoivent comme inférieurs ". Et cela se voit jusque dans l’esthétique dominante.

Jusqu’à une période récente, l’esthétique régnante aux Etats-Unis, c’était le modernisme. Une esthétique de l’âge industriel, de l’âge de la machine, de la croyance au progrès et en l’efficacité. 

La révolution actuellement en marche est celle de l’âge du numérique. Elle valorise l’absence de limites et de frontières ; la vitesse ; l’accessibilité ; elle est allergique aux hiérarchies, mais délégitime toute voix discordante ; elle a remplacé la démocratie par les choix effectués par une majorité de consommateurs et de participants aux réseaux à un moment donné sur une plateforme donnée – sachant que cela peut changer d’un moment à l’autre. C’est l’esthétique de la Silicon Valley. 

La "flatness", esthétique de la Silicon Valley

Alana Newhouse la définit d’un mot : flatness : pas d’aspérité, ni de frottement, monocorde et fade. C’est celle qui correspond à l’idée que se font du monde les nouveaux rois de l’époque, assis sur les milliards de dollars de l'économie numérique. C'est eux qui donnent le ton. 

Leur esthétique flat, ils l’ont développée en une idéologie : celle qui fut longtemps enseignée aux employés de Facebook : "Move fast and break shit ! [Allez vite et faites péter des trucs]. C’est ce qu’ils appellent "social justice". Concrètement, elle procède d’un "transfert de pouvoir et d’argent d’une ampleur historique à une élite minuscule", qui vit, se marie et se reproduit entre soi. Mais qui respire le contentement de soi.

Ils ont en commun le discours codé de l’intersectionnalité, appris dans les universités d’élite. Et à travers leur contrôle de l’Université, de l’internet et des principaux médias, ils ont imposé un conformisme pesant à la vie intellectuelle et culturelle américaine. 

Les jeunes qui veulent faire carrière savent quelles sont exactement les lignes rouges à ne pas franchir. Ils deviennent, à leur tour, les missionnaires de la nouvelle doxa politico-culturelle. Dans une atmosphère de cynique hypocrisie. Elle inspire leur nihilisme.

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Du politically correct à la culture woke

A travers notre propre usage des plateformes, nous subissons tous ce conformisme sous surveillance, cette "allergie à l’excellence", au nom de l'idéologie. 

Mais, poursuit Alana Newhouse, tous les sondages montrent que la grande majorité des Américains ne sont pas des idéologues. Chaque fois que la clique woke essaie d’interdire, d’annuler quelque chose, le public vote avec ses pieds dans le sens inverse. 

Ainsi, lorsque HBO a décidé de retirer, pour "racisme", Autant en emporte le vent de sa liste des films disponibles en ligne, les gens se sont rués sur Amazon pour y acheter le DVD. Il devenu sa meilleure vente. 

Pendant ce temps, un nombre incroyable de films et de livres bien-pensants et politiquement-corrects, sponsorisés par les nouveaux magnats, font des bides retentissants. Ces compagnies préfèrent apparemment perdre de l’argent que de risquer se faire attaquer sur Twitter par les surveillants woke.

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Un décalage à investir ?

Il y une déconnection croissante entre les décideurs culturels mandatés et les attentes du public. Cela crée de formidables opportunités pour des créateurs décidés à prendre des risques, à "explorer les hérésies", afin de redevenir novateurs. Mais, pour le moment, la culture américaine qui fut si brillante, paraît éteinte et morne. 

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Brice Couturier
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