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Résumé

Les conséquences de l'élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis marque une rupture avec la politique menée par les Etats-Unis envers leurs alliés. Et elle inquiète ces derniers, qui vivaient sous la protection militaire de l'Oncle Sam...

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Bien peu de commentateurs peuvent se vanter d’avoir prévu ce qui vient de se passer. Peu nombreux aussi sont ceux qui sont susceptibles d’en imaginer toutes les conséquences. Il y a quelques exceptions, comme Michael Moore. Mais c’est d’Anne Applebaum que je voudrais vous parler ce matin. En mars dernier, cette célèbre éditorialiste écrivait dans le Washington Post « Nous sommes à trois ou quatre élections ratées d’un désastre historique ». Ce serait, prédisait-elle, « l’effondrement de l’ordre libéral mondial, tel que nous l’avons connu depuis la chute du Rideau de fer, en 1989. » Et peut-être même**, la « fin de l’Occident » lui-même**. Anne Applebaum est une politologue et historienne américaine de grand talent. Elle est notamment l’auteur de la meilleure histoire du Goulag accessible à ce jour en français.

Raymond Aron se moquait de « la tendance des historiens à considérer tout à la fois le passé comme fatal et l’avenir comme indéterminé. » Mais Thibaudet, de son côté, a écrit « C’est lorsque les choses arrivent qu’on voit à quel point elles étaient prévisibles. » Dans le cas d’Anne Applebaum, il semble qu’on ait affaire à une historienne dotée du don de prophétie. Parce qu’elle avait non seulement « prévu les choses », mais anticipé leurs conséquences.

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Depuis mars, se sont succédé deux élections qui pourraient bien, en effet, marquer la fin de l’ordre international dans lequel nous avons vécu. Et non pas depuis 1989, mais carrément depuis 1945, si l’on en croit Francis Fukuyama - peut-être parce qu’il n’aime pas qu’on lui rappelle qu’il avait cru pouvoir décréter « la fin de l’histoire » en 1989. Dans une tribune pour le Financial Times, il écrit qu’après le Brexit, l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis marque un tournant de portée historique.

Mais qu’est-ce donc qui se défait ? Réponse de Fukuyama : l’ordre libéral d’après-guerre. Longtemps dominant et triomphant en 1989, il est de plus en plus mis en cause par des minorités en colère. Elles expriment leurs frustrations en portant au pouvoir une nouvelle sorte de politiques - des populistes nationalistes, frustres mais terriblement efficaces. Ce qui l’a frappé, comme la plupart des commentateurs américains, c’est le basculement d’Etats, traditionnellement industriels et démocrates, du côté de Trump. La Pennsylvanie, le Michigan, le Wisconsin, états ouvriers en déshérence, ont ainsi changé de camp. Trump, le milliardaire, a su apparaître comme le porte-parole des cols bleus en colère, mis sur la touche par la désindustrialisation.

Or, c’est le même électorat qui a fait gagner le Brexit, remarque le rédacteur en chef économie du quotidien anglais The Guardian, Larry Elliott. Celui des anciennes villes ouvrières du Nord de l’Angleterre. Partout en Occident, une fracture sociale se fait jour. Elle oppose les grandes métropoles, connectées entre elles et dont les populations bénéficient de la mondialisation, parce qu’y résident les mieux formés, aux petites villes et aux campagnes. Dans ces derniers, les habitants se considèrent comme des laissés-pour-compte. Même chose en France, estime Fukuyama : l’électorat nordiste de Marine Le Pen, repose largement sur les enfants et petits-enfants des électeurs communistes d’autrefois. Et on peut élargir le constat : en Russie, Poutine est impopulaire auprès des élites éduquées de Moscou et surtout de Saint-Pétersbourg, mais adulé de la Russie profonde. La conclusion, c’est que le grand clivage politique d’aujourd’hui repose donc à nouveau sur une base sociale.

Quelles conséquences Anne Applebaum, que vous citiez, tire-t-elle de l’élection de Donald Trump pour l’ordre international ?

A ses yeux, c’est une catastrophe historique, parce qu’elle signifie que les Etats-Unis ont renoncé à assumer le leadership du monde libre. C’est pourquoi le lien transatlantique, en particulier, celui qui liait l’Europe aux Etats-Unis, est menacé de rupture. Car si, durant sa campagne électorale, Donald Trump a varié sur à peu près tous les sujets de politique étrangère – il n’y connaît rien -, il y en a un sur lequel il n’a jamais dévié, et c’est l’Europe. Et elle cite un extrait d’un des livres signés par Donald Trump. « L’Amérique n’a pas d’intérêt vital à devoir choisir entre des factions belliqueuses dont l’origine remonte à des siècles. Leurs conflits ne valent pas des vies américaines. Se retirer d’Europe nous épargnerait des millions de dollars chaque année. Le coût des troupes stationnées en Europe est énorme. Et ce sont clairement des fonds qui peuvent être mieux utilisés. »

En outre, Trump n’a cessé de faire l’éloge de « l’homme fort Poutine ». Sa campagne électorale a été ouvertement soutenue par Moscou, qui a utilisé ses hackers pour s’emparer des e-mails échangés par les leaders du Parti démocrate. Fukuyama n’hésite pas à écrire je cite « étant donnée son ignorance de la plupart des aspects de la politique étrangère, la constance très spéciale des positions de Trump quant à la Russie suggère que Poutine a acquis sur lui des moyens de pression cachés – peut-être sous la forme de dette envers des sources russes, qui lui ont permis de maintenir son empire à flot. » Parmi ses plus proches conseillers, il y a des personnages manifestement liés au pouvoir russe, tel que Newt Gingrich. Récemment encore, ce dernier décrivait l’Estonie comme « une banlieue de Saint-Pétersbourg, qui n’a pas besoin d’être défendue. »

De facto, écrit Anne Applebaum, "la couverture de l’Europe par la dissuasion nucléaire américaine a cessé d’exister. "

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Brice Couturier
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