Si Purcell n’a pas certainement écrit le rôle de Didon pour une chanteuse noire, la soprano Jessye Norman lui a pourtant donné une dimension dramatique inoubliable.  ©AFP - STR
Si Purcell n’a pas certainement écrit le rôle de Didon pour une chanteuse noire, la soprano Jessye Norman lui a pourtant donné une dimension dramatique inoubliable. ©AFP - STR
Si Purcell n’a pas certainement écrit le rôle de Didon pour une chanteuse noire, la soprano Jessye Norman lui a pourtant donné une dimension dramatique inoubliable. ©AFP - STR
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Résumé

Entre affirmation de la fluidité de l'appartenance de genre, de race, et dénonciation de l'appropriation culturelle, la pensée woke ne propose-t-elle pas un discours contradictoire, essentialisant et politisant les identités d'une main, tout en prétendant les "déconstruire" de l'autre ? Analyse.

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Si on peut qualifier de conservatrices les thèses que développe Douglas Murray dans son dernier essai, La grande déraison (L’Artilleur), cela ne me paraît pas une raison suffisante pour n’en pas parler… D’autant que pas mal de gens qui se reconnaissent de gauche, disons de la gauche old school, universaliste, rationaliste et héritière des Lumières, commencent à perdre patience face à la gauche "woke", particulariste et ennemie déclarée des Lumières. En outre, Douglas Murray illustre abondamment ses thèses à l’aide d’un grand nombre de faits vérifiables, pris dans l’actualité. Et souvent accablants. Ainsi l’affaire Rachel Dolezal.

Transgenre, OK. Mais transracial ?

Présidente d’une section locale de l’Association nationale des gens de couleur et professeure en African Studies à l’Eastern Washington University, Rachel Dolezal a adopté deux enfants noirs et se faisait passer elle-même pour noire depuis des décennies. Ses parents révèlent qu’elle est, comme eux, blanche. Et le prouvent : enfant, c’était une petite blonde couverte de taches de rousseur. Elle doit démissionner de tous ses postes. "Il y a eu des moments où j’ai travesti la réalité, mais rien dans l’identité blanche ne décrit qui je suis", a-t-elle déclaré. Elle a tenté de se proclamer "transraciale". Mais comme le montre le documentaire diffusé par Netflix sur son cas, la majorité des Américains noirs interrogés, ne sont pas du tout convaincus. Ils sont scandalisés. 

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Dans la revue féministe Hypatia, une professeure de philosophie, Rebecca Tuvel, écrit un article soutenant la thèse suivante : dans la mesure où nous acceptons que des personnes puissent changer de sexe, pourquoi refuser qu’on puisse également changer de race ? Puisque la race est "une construction sociale modelable", comme on l’enseigne dans les critical race studies, pourquoi condamner Rachel Dolezal pour avoir foncé sa peau, et s'être tressée les cheveux en nattes africaines, comme elle l’a fait ? Les réactions à cette proposition ont été d’une telle violence (on l'a accusée de racisme), que la revue a dû publier des excuses.

L’argument principal de ces critiques était : une personne qui a grandi en tant que femme blanche ne peut pas partager l’expérience d’une femme noire. Or, c’est l’un des arguments qu’ont opposé plusieurs féministes aux trans : elles ne peuvent pas se prétendre femmes, parce qu'elles n'ont pas grandi dans un corps de femme. Pourquoi, interroge Douglas Murray, le même argument est-il jugé recevable dans le cas de trans, et pas dans celui d’une Blanche qui se sent Noire ?

L'orientation sexuelle, une affaire de hardware ou de software ? 

L’un des grands mérites de l'ouvrage de Douglas Murray est de pointer un certain nombre de contradictions au cœur d’une idéologie qui hésite en permanence entre l’essentialisation et la politisation des identités, d'un côté, et leur déconstruction, de l'autre. Ainsi, la majorité des théoriciens gay considèrent que leur orientation sexuelle est une affaire de hardware et qu’on ne doit pas juger les gens en raison de caractéristiques sur lesquelles ils n’ont aucun contrôle. Mais les féministes soutiennent, à l’opposé, que les différences entre les sexes ne résultent pas d’un programme initial, mais d’un choix personnel – ce qui s'apparente franchement au software. Nouvelle contradiction.

Du banh mi à West Side Story. Appropriation culturelle : combien de bêtises profère-t-on en ton nom ?

Idem dans le domaine de l’art et de la création. La BBC annonce que la chanteuse et comédienne Sierra Boggess va reprendre, sur une scène londonienne, le rôle de Maria dans une nouvelle production de West Side Story. Les réseaux sociaux se déchaînent : n’étant pas portoricaine, l’Américaine va usurper le rôle d’une authentique latina. La chanteuse renonce à son rôle, présentant ses excuses sur les réseaux sociaux. Commentaire de Douglas Murray : mais enfin quand Leontyne Price, chanteuse lyrique noire américaine, interprétait le rôle de Pamina dans La flûte enchantée de Mozart, ou Cio-Cio San, dans Madame Butterfly de Puccini, on se moquait bien de sa couleur de peau. Et Richard Wagner n’avait pas certainement écrit le rôle d’Isolde pour une chanteuse noire ; et pourtant Jessye Norman lui a donné une dimension dramatique inoubliable. 

Le fait est que, en tant que société, nous tentons d’exécuter plusieurs programmes à la fois. D’un côté, il y a un programme qui déclare que le monde est un endroit où une vie bien vécue consiste à apprécier une chose, quelle que soit la culture dont elle provient et qu’il faut rendre plus aisé l’accès à toutes ces cultures. Mais nous exécutons un autre programme en même temps, qui déclare qu’il existe des frontières entre les cultures et qu’on n’est autorisé à les franchir qu’à certaines conditions.            
Douglas Murray

Pour Douglas Murray, la meilleure façon de combattre efficacement le racisme serait d’encourager les créateurs et les artistes à se mettre dans la peau de l’autre, de tenter d’imaginer sa vie, ses problèmes, son point de vue. A cet égard, la notion d’appropriation culturelle, brandie à présent à tout propos, est une sottise. Ainsi, le fameux cuisinier britannique Jamie Oliver, a été pris à partie par Dawn Butler, députée travailliste, originaire de la Jamaïque, pour avoir cuisiné un plat jamaïcain, un poulet épicé, le jerk Chicken. Avec des pareils principes, les Rolling Stones n’auraient jamais dû être autorisés à jouer du blues. Et on y aurait beaucoup perdu…

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