Un point d'interrogation ©Getty - CSA images
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Résumé

Si Nietzsche a parlé de la ponctuation, elle reste peu abordée par la philosophie, apparaissant comme une question technique liée à l'écriture. Pourtant, elle déborde ses usages : interruption, articulation, elle existe au cinéma, dans la musique, la psychanalyse. Est-elle le geste de la langue ?

avec :

Peter Szendy (professeur en littérature comparée et en humanité à l'Université de Brown aux Etats-Unis, conseiller auprès de la Philharmonie de Paris).

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Que peut penser la philosophie ?
Y a-t-il des objets plus respectables que d'autres ?
Parce qu'il n'y a pas que le temps, le bonheur ou la justice, tous les vendredis, nous donnerons la place à ce qui semble ne pas en mériter, à des objets inattendus...
Aujourd'hui : la ponctuation.

Il y a des sujets comme ça, pas forcément brûlants et loin d'être inintéressants, mais des sujets qui nous empêchent presque de parler. Et cela non par pudeur, gêne ou malaise, mais parce que les évoquer oblige d'emblée à réfléchir à ce qui relevait jusque-là du réflexe, à déconstruire ce que l'on croyait jusque-là naturel, spontané, normal.
Paradoxalement, ces sujets concernant en général la parole.
Pensez à ce que vous êtes en train de dire et vous perdrez immédiatement le fil de votre pensée. Parlez sans penser à ce que vous dites et vous serez précisément en train de dérouler votre pensée.
La ponctuation fait partie de ces sujets : nommez les virgules, VIRGULE, les points, VIRGULE, les points de suspension, VIRGULE, d'interrogation ou d'exclamation, TROIS PETITS POINTS / DEUX POINTS et vous aurez l'étrange sensation de perdre vos repères. N'y pensez plus, et vous retrouverez votre rythme...

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L'invité du jour :

Peter Szendy, professeur en littérature comparée et en humanité à l'université de Brown aux Etats-Unis, conseiller auprès de la Philharmonie de Paris

La langue gesticule !

Il y a tout un répertoire d'émoticônes, infini, et qui se complexifie : certains dépeignent des positions, des clins d'œil, etc. On pourrait penser que c'est un phénomène récent, mais je crois que quand le philosophe Adorno imagine que certains signes ont des moustaches, d'autres sont comme des feux verts, des feux rouges, il y a en fait toute une gestuelle inhérente à la ponctuation. On pourrait dire que les signes de ponctuation sont en quelque sorte des gestes dans la langue, et comme les gestes, ils n'ont pas un signifié précis, donc la langue gesticule avec les signes de ponctuation !      
Peter Szendy

La coupure en psychanalyse, une question de ponctuation

Le moment de la coupure est vraiment extrêmement important dans la séance analytique. Notamment la coupure finale de la séance, qui peut avoir une durée variable dans la pratique lacanienne, c'est à dire que le psychanalyste peut décider que la séance s'arrête très vite, sur un mot important qui a été prononcé au bout de quelques minutes, et le patient reste avec ce mot qui résonne, qui travaille, du fait de la coupure. Lacan a théorisé cette durée variable de la séance, qui est en fait essentiellement une question de ponctuation. Il dit notamment dans "Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse" que dans le discours du patient, la ponctuation de l'analyste peut transformer une histoire en un apologue, une longue prosopopée en une interjection, ou au contraire un simple lapsus en une déclaration fort complexe, voire le soupir d'un silence pour tout un développement lyrique auquel il supplée. Par la ponctuation de l'analyste, le discours devient plastique.          
Peter Szendy

Cligner des yeux, est-ce ponctuer ?

Le monteur et mixeur du cinéaste Francis Ford Coppola, Walter Murch, a écrit le livre "En un clin d'oeil" : on l'y découvre théoricien de la ponctuation, dans un sens qui échappe à l'univers de la phrase, du langage écrit. Il a cette définition que j'admire énormément : "Nous clignons des yeux pour séparer". Pour lui, il est finalement nécessaire de donner un aspect discontinu à la réalité visuelle, sans quoi elle ressemblerait à un flux constant et incompréhensible de lettres sans séparation de mots, ni ponctuation. Cligner des yeux c'est phraser ce qu'on voit.                  
Peter Szendy

Textes lus par François Raison :

  • Anton TchĂ©khov, Le point d’exclamation, 1885, dans Ĺ’uvres I, traduction d'Édouard Parayre, Ă©ditions La PlĂ©iade, pages 1029-1030
  • Theodor W. Adorno, Signes de ponctuation, 1956, dans Mots de l’étranger et autres essais : Notes sur la littĂ©rature II, traduction par Lambert BarthĂ©lĂ©my et Gilles Moutot, Ă©ditions de la Maison des sciences de l’homme, page 42 (avec une musique de Anthony Romaniuk, Improvisation sur Der Leiermann, pour pianoforte)

Sons diffusés :

  • Extrait du film Le boucher, de Claude Chabrol, sorti en 1970
  • Musique de Christopher Tignor, The resonance canons
  • Archive de Louis Aragon, Entretiens avec Francis CrĂ©mieux, le 17 janvier 1964
  • Extrait du spectacle de Gad Elmaleh Papa est en haut, 2008
  • Extrait de la sĂ©rie En thĂ©rapie, saison 1, Ă©pisode 21 rĂ©alisĂ© par Mathieu Vadepied, 2021
  • Extrait du film Apocalypse Now, de Francis Ford Coppola, sorti en 1979 ; et musique de Richard Wagner, La ChevauchĂ©e des Walkyries
  • Archive de Walter Murch, monteur et mixeur de Francis Ford Coppola, Entretien avec Christopher Sykes, 2016
  • Chanson de fin : Vampire Weekend, Oxford Comma
Références

L'Ă©quipe

Adèle Van Reeth
Adèle Van Reeth
Antoine Ravon
Collaboration
Nicolas Berger
RĂ©alisation
Manon de La Selle
Collaboration
Laurence Malonda
RĂ©alisation
Carla Michel
Collaboration
AnaĂŻs Ysebaert
Collaboration
Jules Barbier
Collaboration