"Le harem, scene turque, odalisques et Turcs fumant des narguiles sur des coussins" Peinture de Gianantonio Guardi ou Giovanni Antonio Guardi (1699-1761)
"Le harem, scene turque, odalisques et Turcs fumant des narguiles sur des coussins" Peinture de Gianantonio Guardi ou Giovanni Antonio Guardi (1699-1761)
"Le harem, scene turque, odalisques et Turcs fumant des narguiles sur des coussins" Peinture de Gianantonio Guardi ou Giovanni Antonio Guardi (1699-1761) ©AFP - LEEMAGE
"Le harem, scene turque, odalisques et Turcs fumant des narguiles sur des coussins" Peinture de Gianantonio Guardi ou Giovanni Antonio Guardi (1699-1761) ©AFP - LEEMAGE
"Le harem, scene turque, odalisques et Turcs fumant des narguiles sur des coussins" Peinture de Gianantonio Guardi ou Giovanni Antonio Guardi (1699-1761) ©AFP - LEEMAGE
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Résumé

Les Lettres persanes offrent, au travers d'un dialogue épistolaire polyphonique, la plus incroyable leçon d'ouverture du XVIIIème siècle, qui éblouit par la force de son actualité.

avec :

Christophe Martin (professeur de Littérature française à l'Université de Paris IV Sorbonne).

En savoir plus

"Oui, je t’ai trompé; j’ai séduit tes eunuques : je me suis jouée de ta jalousie; et j’ai su de ton affreux sérail faire un lieu de délices et de plaisirs" (Roxane à Usbek, dans une insoumission ultime). Alors que l'anarchie s'accroît au sérail, on se figure un couvent devenu "lieu de délices et de plaisirs".

C'est bien par un subtil jeu de miroirs entre Orient et Occident que Montesquieu impose un regard décentré sur sa propre société, par l'entremise des voyageurs persans et de leur exploration apparemment candide.

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Avant les 'Lettres persanes', il existait deux traditions épistolaires, la tradition amoureuse, élégiaque représentée par les 'Lettres de la religieuse portugaise', et la tradition satirique des 'Provinciales' [de Pascal]. Le génie des Montesquieu c'est d'avoir réuni ces deux traditions. Christophe Martin

C'est en cela que les 'Lettres persanes' sont emblématiques des Lumières, c'est une légitimation de la curiosité, du désir de voir et de savoir tout en écartant la mauvaise curiosité. Christophe Martin

LE TEXTE DU JOUR

Les habitants de Paris sont d’une curiosité qui va jusqu’à l’extravagance. Lorsque j’arrivai, je fus regardé comme si j’avais été envoyé du ciel : vieillards, hommes, femmes, enfants, tous voulaient me voir. Si je sortais, tout le monde se mettait aux fenêtres ; si j’étais aux Tuileries, je voyais aussitôt un cercle se former autour de moi ; les femmes même faisaient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs, qui m’entourait : si j’étais aux spectacles, je trouvais d’abord cent lorgnettes dressées contre ma figure : enfin, jamais homme n’a tant été vu que moi. Je souriais quelquefois d’entendre des gens qui n’étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui disaient entre eux : Il faut avouer qu’il a l’air bien Persan. Chose admirable ! je trouvais de mes portraits partout ; je me voyais multiplié dans toutes les boutiques, sur toutes les cheminées, tant on craignait de ne m’avoir pas assez vu.

Tant d’honneurs ne laissent pas d’être à charge : je ne me croyais pas un homme si curieux et si rare ; et, quoique j’aie très-bonne opinion de moi, je ne me serais jamais imaginé que je dusse troubler le repos d’une grande ville, où je n’étais point connu. Cela me fit résoudre à quitter l’habit persan, et à en endosser un à l’européenne, pour voir s’il resterait encore, dans ma physionomie, quelque chose d’admirable. Cet essai me fit connaître ce que je valais réellement. Libre de tous les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J’eus sujet de me plaindre de mon tailleur, qui m’avait fait perdre, en un instant, l’attention et l’estime publique ; car j’entrai tout à coup dans un néant affreux. Je demeurais quelquefois une heure dans une compagnie, sans qu’on m’eût regardé, et qu’on m’eût mis en occasion d’ouvrir la bouche : mais, si quelqu’un, par hasard, apprenait à la compagnie que j’étais Persan, j’entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : Ah ! ah ! monsieur est Persan ? C’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ?

Montesquieu, Lettres Persanes, lettre 30 Œuvres complètes, Pléiade 1949, pp.176-177

Christophe Martin
Christophe Martin
© Radio France - Lila Boses

LECTURES :

Montesquieu, Lettres Persanes, lettre 30 .Œuvres complètes, Pléiade 1949, pp.176-177

Montesquieu, Lettres persanes, lettre 26. Œuvres complètes, Pléiade 1949, pp.168-169

RÉFÉRENCES MUSICALES :

Joséphine Baker, " J'ai deux amours"

Émission réalisée en partenariat avec Philosophie Magazine

Philosophie Magazine Mars 2017
Philosophie Magazine Mars 2017
Références

L'équipe

Adèle Van Reeth
Adèle Van Reeth
Adèle Van Reeth
Production
Antoine Ravon
Collaboration
Géraldine Mosna-Savoye
Production déléguée
Nicolas Berger
Réalisation
Livia Garrigue
Collaboration
Olivier Bétard
Réalisation
Marianne Chassort
Collaboration