"Nous, L'Europe, Banquet des peuples", affiche de l'Opéra de Limoges, texte de Laurent Gaudé, mise en scène & musique de Roland Auzet pour le Festival d'Avignon
"Nous, L'Europe, Banquet des peuples", affiche de l'Opéra de Limoges, texte de Laurent Gaudé, mise en scène & musique de Roland Auzet pour le Festival d'Avignon - Christophe Raynaud de Lage (photo), Roland Auzet (mise en scène), Laurent Gaudé (auteur)
"Nous, L'Europe, Banquet des peuples", affiche de l'Opéra de Limoges, texte de Laurent Gaudé, mise en scène & musique de Roland Auzet pour le Festival d'Avignon - Christophe Raynaud de Lage (photo), Roland Auzet (mise en scène), Laurent Gaudé (auteur)
"Nous, L'Europe, Banquet des peuples", affiche de l'Opéra de Limoges, texte de Laurent Gaudé, mise en scène & musique de Roland Auzet pour le Festival d'Avignon - Christophe Raynaud de Lage (photo), Roland Auzet (mise en scène), Laurent Gaudé (auteur)
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Pourquoi s’attacher à reconnaître la pluralité des inventions du politique en Europe ? Demande Patrick Boucheron. Pourquoi faut-il revenir sur le fait qu’un "non" à l’Europe a été dit, sans être entendu ? Quel imaginaire musical européen a pu émerger entre 1920 et 2020 ? Demande Timothée Picard

Avec
  • Timothée Picard Professeur de littérature comparée à l'Université de Rennes et membre de l'Institut universitaire de France
  • Patrick Boucheron Historien, professeur au Collège de France, titulaire de la Chaire d’histoire des pouvoirs en Europe occidentale (XIIIe-XVIe siècle)

En ouverture du colloque "Inventer l’Europe" que nous  vous proposons cette semaine, Thomas Römer, administrateur du Collège de  France a noté que "Les appels à refonder l’Europe se  multiplient". Si les organisateurs du colloque prennent acte de cet  appel à "réinventer l’Europe", ils nous invitent aussi à "comprendre  quand, où, comment et par qui l’Europe a été inventée et ainsi mesurer  le champ des Europes à (ré)inventer?".
La première matinée des contributions s’est donc attachée au thème des "inventions de l’Europe".

Comment penser une certaine polyphonie européenne?

C’est dans ce cadre qu’en deuxième partie d’émission, vous pourrez écouter la contribution de Timothée Picard,  professeur de Littérature générale et comparée à l’Université Rennes 2  sur " La construction d'un imaginaire musical européen, entre  valorisation et critique".

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"Mon intervention, indique-t-il, voudrait tirer profit d’un double  ancrage institutionnel. En tant que dramaturge et conseiller du Festival  d’art lyrique d’Aix-en-Provence, je me situe à un endroit intéressant  pour observer le rapport évolutif qu’une institution musicale  représentative, née de la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale,  peut avoir avec l’Europe comme idée, valeur et institution. En tant  qu’universitaire spécialiste des conceptions et représentations de la  musique, je peux tenter de mettre en perspective ces observations en  retraçant la manière dont, depuis l’entre-deux-guerres, l’imaginaire  musical européen a été construit, promu et parfois critiqué,  parallèlement au développement de l’Europe comme institution".

Timothée Picard analyse en particulier de quelle façon l'Europe peut "hanter la musicographie de l'Entre-deux-guerres". L'écrivain Romain  Rolland, également auteur de la première thèse de musicologie en France,   met en avant l'image du "concert européen", cherchant "à penser une  sorte de polyphonie européenne", rappelle-t-il.

La figure et les œuvres de Beethoven, son "mythe", explique encore le  chercheur, sont tirés, tantôt du côté de l'harmonie pour l'Europe, de la joie et d'un "idéal d'entente concertante entre les nations" et,  tantôt du côté de "la souffrance", de "la critique de l'esprit  européen", voire de la récupération nationaliste, sinon nazie, aux côtés  de l’œuvre de Wagner. C'est donc l’ambivalence de cet imaginaire musical  européen qui est également passé au spectre de l'analyse.

Dans les années 1920-1930, le succès du jazz, entre fascination et  rejet, est une alternative importante, note Timothée Picard. "Le jazz,  c'est le moment où la musique savante européenne commence à devenir  classique et à se penser en termes de canons et de répertoires. En  réalité, ça a commencé déjà un siècle auparavant, notamment en se  cristallisant autour de la figure de Bach, comme père de toute musique.  Mais c'est quelque chose qui s'accélère. Au début du XXe siècle, la  musique savante européenne commence à se penser comme telle, mais aussi à  se penser comme en crise, fatiguée ou menacée, dans un contexte marqué  par la hantise de la décadence et de la dégénérescence."

"J'ai mal à l'Europe"

Timothée Picard fait dialoguer littérature et musiques européennes. Paul Claudel use aussi de la métaphore musicale dans son œuvre pour parler de l'Europe. Le chercheur-dramaturge revient notamment sur un texte intitulé "L'Esprit européen". En 1936, Paul Claudel avance si l'on demandait à l'un de ses voisins d'omnibus, "Qu'avez vous, mon ami ou souffrez-vous?" Il vous répondra s'il était sincère : "J'ai mal à l'Europe". En Europe, poursuit Claudel, il y a des différences qui sont des harmonies. Et par dessus tout cela, il y a un état général d'alerte et de mobilisation des cœurs et des esprits où chacun sent qu'il a la fois peur et besoin de tout le monde."

Cette  souffrance, cette vigilance, citées par Timothée Picard font écho à celles analysées par Patrick Boucheron, que nous  retrouvons en première partie de notre diffusion, sur les inventions politiques de l'Europe.

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Titulaire de la chaire Histoire des pouvoirs en Europe occidentale,  XIIIᵉ-XVIᵉ siècle, Patrick Boucheron ouvre sa contribution par la  question centrale et frontale de la défiance envers l'Europe, celle  lointaine des technocrates, celle du "non" lors du référendum de  Maastricht, ce "non" transformé en "oui", pour ne "pas casser", "ce  qu'on a mis longtemps à construire". Il cite le beau texte "Nous,  l’Europe, banquet des peuples", de Laurent Gaudé, texte poétique, mis en scène et en musique par Roland Auzet, au Festival d'Avignon, en 2019.

"Il me semble, dit l'historien, qu'il faudrait effectivement partir  de cette défiance, de ce malaise, de cette insuffisance. Qu'a-t-il  manqué à l'Europe pour qu'elle suscite si peu d'adhésion démocratique?"

Une très grande variété d'expériences politiques

Dans une interview donnée au JDD en 2019, Patrick Boucheron a  indiqué que pour lui "L’Histoire n'est pas une école de la fatalité,  mais une philosophie pratique de la capacité d'agir des hommes et des  femmes en société. Elle nous montre de quoi nous sommes capables,  c'est-à-dire de beaucoup plus que ce que l'on croit. Pour ma part, à  travers l'histoire des pouvoirs en Europe occidentale, je ne tente pas  seulement d’éclairer le pouvoir de ceux qui nous gouvernent, mais aussi  ce que nous pouvons face à eux."

Patrick Boucheron analyse aujourd'hui pourquoi nous avons "tout  intérêt à pluraliser sur la longue durée notre conception des inventions  du politique en Europe et d’en dresser l’inventaire complet".

"Dans tous les cas, indique-t-il, il s'agira de rejeter le préjugé 'continuiste' et de compliquer ainsi la généalogie des inventions politiques de l'Europe."

"Le XVe siècle, rappelle Patrick Boucheron, se caractérise d'abord  par une très grande variété d'expériences politiques qui ne laissent  jamais réduire par l'histoire de la souveraineté ou de la construction  des États-nations qui, à partir de la dissémination des pouvoirs  symboliques, suite à la révolution grégorienne, et bien se caractérise  par cette gamme d'expériences politiques, qui va de la théocratie la  plus intraitable jusqu'à l'autonomie communale, en passant par toutes  les nuances des républiques monarchiques, des États princiers, des  dominations oligarchiques et cette gamme qui sature la classe des  expériences possibles du gouvernement, elle ne se laisse pas réduire par  le sage ordonnancement aristotélicien des régimes politiques, y compris  lorsque cet ordre passe au crible de la pensée Aristotélico-thomiste la  plus radicale, celle des théoriciens de la commune italienne."

Au-delà "des étapes d'une histoire institutionnelle et  constitutionnelle, la genèse d'une construction étatique", Patrick  Boucheron s'attache à mettre en évidence une Europe, lieu d'inventivités  politiques qui prend en compte toute la richesse des expériences : "les  lieux d'émergence hétérogènes, discontinus, qui forment autant  d'expériences et qu'on va aller chercher dans leurs lieux d'émergence  les villes, les communautés rurales, les groupes monastiques, les  parentés aristocratiques et aussi les foules révoltées."

Nous gagnons le Collège de France le 21 octobre 2022 : aujourd’hui  les inventions politiques de l’Europe et la construction d’un imaginaire  musical européen."

Pour prolonger

Nous, L'Europe, Banquet des peuples a été créé au Festival d'Avignon, repris à l' Opéra de Limoges en décembre 2021, au Théâtre Gérard Philipe Centre Dramatique National de Saint-Denis, en janvier 2022...

Par ailleurs il sera possible d'assister à une représentation de "Nous, L'Europe, Banquet des peuples" de Laurent Gaudé, mis en scène par Roland Auzet au Théâtre de l'Atelier à Paris, du 7 au 29 mai 2022.

L'équipe