Marcel Proust aux Tuileries mai 1921 / Virgile lisant l'Enéide devant Auguste et sa soeur Octavie, - gravure de 1832 par Charles-Simon Pradier d’après le tableau d’Ingres de 1812, "Tu Marcellus Eris" - Heritage Image - Getty/Wikicommons/MFA Boston
Marcel Proust aux Tuileries mai 1921 / Virgile lisant l'Enéide devant Auguste et sa soeur Octavie, - gravure de 1832 par Charles-Simon Pradier d’après le tableau d’Ingres de 1812, "Tu Marcellus Eris" - Heritage Image - Getty/Wikicommons/MFA Boston
Marcel Proust aux Tuileries mai 1921 / Virgile lisant l'Enéide devant Auguste et sa soeur Octavie, - gravure de 1832 par Charles-Simon Pradier d’après le tableau d’Ingres de 1812, "Tu Marcellus Eris" - Heritage Image - Getty/Wikicommons/MFA Boston
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Résumé

Peut-on mettre de l’essai dans un roman ? Quels sont les rapports entre Montaigne et Proust ? S’interroge Antoine Compagnon, titulaire de la chaire « Littérature française moderne et contemporaine. Quelle serait la jonction entre le roman et l’essai ?

avec :

Antoine Compagnon (Professeur au Collège de France depuis 2006, titulaire de la chaire de Littérature française moderne et contemporaine).

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Nouvelle diffusion du 14 juillet 2019

L’écrivain, couronné du Prix Goncourt, en 1919, pour son volume, A l’ombre des Jeunes filles en fleurs se demandait en 1908, année de genèse de La Recherche : "Faut-il en faire un roman, une étude philosophique ?". "Et il doutait !", nous a dit Antoine Compagnon dans les cours précédents.

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Aujourd’hui l’écho du Prix Goncourt, entre scandale et consécration, se glisse dans l’interrogation des termes "essai" et "essayiste".

"La Recherche aurait-elle pu prendre la forme d’un essai ?" demande Antoine Compagnon, qui est à la fois spécialiste de Montaigne et de Proust. Et d’ailleurs, que voulaient dire les termes "romancier, essayiste quand Proust se lança dans son œuvre" ?

Antoine Compagnon s'attache aux rapports que l'on peut établir entre l'oeuvre de Montaigne et celle de Marcel Proust. Il rappelle le "compte rendu sévère" d'Henri Ghéon de Swann dans la NRF, dès janvier 1914 : "Voilà une œuvre de loisir, dans la pleine acception du terme. [...] Son livre est 'temps perdu' : il se lit page à page, à temps perdu, comme on lit les Essais. Avec tous ces défauts, il nous apporte un vrai trésor de documents sur l’hypersensibilité moderne" (NRF, t. XI, 1er janvier 1914, p. 139).

Cependant, Antoine Compagnon souligne : "La référence capitale pour la diffusion de ce parallèle est bien sûr Albert Thibaudet et son article de 1923, 'Marcel Proust et la tradition française', dans le numéro d’hommage de la NRF après la mort de Proust (1er janvier 1923). Pour Thibaudet, Proust appartient au 'parti de Montaigne'".

Notre historien de la littérature consacre une grande partie de son cours d'aujourd'hui aux interrogations d'Albert Thibaudet, qui permettent de mettre face à face, ce qui pourrait être "le roman de Montaigne" et "l’essai de Proust". Antoine Compagnon indique : "Selon Thibaudet, si la littérature française a tardé à donner un roman de la condition humaine, Montaigne l’a préfiguré, car il a fourni 'ce tableau originel, universel, de l’humaine condition auquel le roman, ailleurs, s’est trouvé d’abord délégué', et 'il est possible de discerner [dans les Essais] des lignes de roman en puissance, des liaisons avec le roman, des disponibilités de roman'. Thibaudet concède qu’il serait 'exagéré de parler d’un Montaigne romancier, mais il y a peut-être un Montaigne candidat à la qualité de romancier', car Montaigne savait conter."

Alors comment Thibaudet rattache-t-il Montaigne au roman moderne et comment sur cette question ne cite-t-il qu'une fois Proust, paradoxalement?

Thibaudet insiste sur "cette tangence de Montaigne au roman", note encore Antoine Compagnon. "ce dialogue de Montaigne avec ce fantôme de roman qui n’est pas encore né, ce Marcellus qui lui apparaît dans les limbes du possible".

"Curieuse référence !" s'exclame notre historien de la littérature qui achève son cours sur cette référence à Marcellus, jeune prince disparu trop tôt et ce demi-vers de Virgile, au chant VI de l’Énéide, "Tu Marcellus eris", comme "stéréotype de la jeunesse et de l’ambition tranchées".

Antoine Compagnon explique : "Proust se procura en 1910, parmi 32 pièces achetées chez Hopilliart, rue des Saints-Pères, une gravure intitulée Ah ! Si qua fata aspera, sans doute celle de 1832 par Charles-Simon Pradier d’après le tableau d’Ingres de 1812, Tu Marcellus Eris (musée des Augustins, Toulouse), 'le Tu Marcellus eris, popularisé par la belle gravure de Pradier', selon Gautier dans sa nécrologie de 1867, sujet qui a poursuivi Ingres toute sa vie, depuis le tableau de 1812 de Toulouse jusqu’à celui de 1864, trois ans avant sa mort."

Antoine Compagnon décrit la gravure ainsi : "Virgile, sur la gauche, tient le manuscrit de l’Énéide déroulé ; l’Empereur Auguste et sa sœur Octavie lui font face ; celle-ci s’évanouit lorsque le poète prononce les mots Tu Marcellus eris, rappelant son fils mort ; Livie est assise auprès d’eux, épouse d’Auguste et mère de Tibère (soupçonnée d’avoir commandité l’assassinat de Marcellus)"

Gagnons le Collège de France le 29 janvier 2019, dans le cadre de la grande enquête d'Antoine Compagnon, autour de "Proust Essayiste", aujourd’hui, « Tu Marcellus eris ».

Autour de l'œuvre de Marcel Proust :

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Tome I. Édition publiée sous la direction de Jean-Yves Tadié avec la collaboration de Florence Callu, Francine Goujon, Eugène Nicole, Pierre-Louis Rey, Brian Rogers et Jo Yoshida. Nouvelle édition, 1987, Bibliothèque de la Pléiade, n° 100. Tome II, Tome III (auquel a contribué Antoine Compagnon), tome IV . Le Coffret de quatre volumes vendus ensemble, réunissant des réimpressions récentes des premières éditions (1987, 1988, 1989)Édition publiée sous la direction de Jean-Yves Tadié, doit paraître le 5 Septembre 2019 (Bibliothèque de la Pléiade).

Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve précédé de Pastiches et mélanges suivi de _Essais et articles,_Édition de Pierre Clarac avec la collaboration d'Yves Sandre, Gallimard, La Pléiade, 1971.

Bulletin d’ informations proustiennes

Antoine Compagnon, Proust entre deux siècles , Seuil, 2013