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Résumé

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avec :

Aurélie Daher (Enseignante-chercheuse à Paris-Dauphine et à Sciences Po Paris).

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Comment interpréter aujourd’hui cet attentat au Liban et au sein de la campagne terroriste internationale menée dans plusieurs pays par l’Etat Islamique : vengeance, avertissement, tentative stratégique de diviser la population ? Nous sommes deux semaines exactement après le double attentat qui a tué près de 50 personnes et blessé 240 dans un des quartiers Sud de Beyrouth, contrôlé par le parti chiite Hezbollah…

C'est l’attentat le plus meurtrier depuis la fin de la guerre civile, en 1990. La revendication du groupe Daech est survenue le lendemain (le jour même des attentats de Paris). Et les réactions au Liban sont assez unanime, d’ailleurs fait rare, un deuil national a été décrété. L’enquête, elle, est rapide et 26 personnes ont été inculpées hier…

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Cependant, après un an et demi sans attaque de ce type, certains ne cachent pas leur pessimisme. « Je crains que nous ne revenions à la période des explosions », disait un ministre libanais.

C’est donc l’affichage de l’unité nationale qui prime. Avec la guerre en Syrie plane toujours le risque de la division dans un pays fondamentalement multiconfessionnel : entre 20 et 25 % de chiites et de sunnites, plus de 40 % de chrétiens, des Druzes, des réfugiés palestiniens à majorité sunnites, auxquel s'ajoutent désormais 1,1 M de réfugié syriens (soit ¼ de la population).

Le parti Hezbollah, lui, est officiellement engagé, aux xôté de l'Iran, auprès de l’armée syrienne.

Et depuis le début de la guerre en Syrie, des accrochages réguliers ont lieu entre des groupuscules jihadistes et le Hezbollah, ou l'armée libanaise.

Xavier Martinet

an empty coffin symbolizing the Constitution of Lebanon during a protest near the parliament building, where lawmakers are meeti
an empty coffin symbolizing the Constitution of Lebanon during a protest near the parliament building, where lawmakers are meeti
© Reuters

-...Au Liban , depuis que l’Etat Islamique a frappé un fief du Hezbollah (faisant près de 50 morts et plus de 250 blessés), le nouveau drame est désormais que le pays, déjà terriblement affaibli par la prise en charge des flots incessants de réfugiés, restera durablement divisé par le conflit syrien. S’il s’agit d’un acte de vengeance contre le Hezbollah qui combat au côté du régime de Bachar Al-Assad, cela risque surtout d’attiser les tensions confessionnelles au Liban, un pays où une simple étincelle peut provoquer le pire.

Et maintenant le sinistre drapeau noir d’Isis [l'Etat islamique] peut être vu dans les deux Tripoli [celle de Libye et celle du Liban]. Il est aussi suspendu au-dessus de la principale rue du camp de réfugiés palestiniens d’Ein el-Helwe à Sidon (Saïda)… sur le territoire libanais ! La guerre que mène l’Etat Islamique contre le Hezbollah, les Iraniens, les Russes, le régime syrien, le régime militaire du président Abdel Fattah al-Sisi en Égypte et les États sunnites du Golfe va consommer des innocents partout dans la région, et peut-être à l’extérieur. La revendication par l'Isis de la responsabilité des attentats a été aussi froidement délivrée que celle de l’attentat contre l’avion de ligne russe en Egypte, et le Hezbollah, dont les milliers de combattants se sont battus pour l’armée d’Assad en Syrie - des centaines d’entre eux ont payé cette campagne avec leur vie - a répondu très sombrement. « Cette lutte contre Isis et ses acolytes islamistes », a déclaré le Hezbollah, sera « une longue guerre ».

Makram Rabah, l'analyste et chroniqueur libanais ne tourne pas autour du pot : « Les tensions entre chiites et sunnites – surtout au Yémen et en Syrie – ont fragilisé le Liban du fait des failles en matière de sécurité. L’État libanais est incapable de surmonter les obstacles qui se dressent face à lui dans la mesure où le Parlement et le Cabinet n’ont plus aucun pouvoir. Il y a deux ans, les mesures efficaces pour lutter contre le terrorisme ont pu être mises en œuvre grâce à la cohésion interne, ce qui n’est plus le cas de nos jours ».

En Algérie , un pays tout spécialement sensibilisé aux attaques terroristes, on sait que, malheureusement, le Liban est depuis longtemps embourbé dans une inextricable crise politique interne, et qu’il est l’un des pays qui risque fort de replonger dans l’instabilité sécuritaire. Des experts militaires voient, quant à eux, que l’attaque sur Beyrouth sert plutôt à desserrer l’étau sur les hommes d’Al-Baghdadi qui ont subi de nombreuses pertes jhumaines et matérielles ces derniers temps, notamment depuis le début des frappes aériennes russes en Syrie. D’autres aussi suggèrent qu'il existe une corrélation entre ce déchaînement de violence et le fait que le groupe se trouve dans une position inconfortable : l’État islamique a perdu le contrôle de nombreuses localités stratégiques en Syrie, comme c’est le cas dans le nord du pays… majoritairement peuplé de Kurdes. Car, depuis de nombreux mois, seule l’armée kurde irakienne [les pechmerga , «ceux qui vont au-devant de la mort»] a réussit à faire reculer les troupes de l’Etat Islamique. Et ça, ça énerve beaucoup Erdogan.