Vue de l'école Kevork H. Arabian lors de son inauguration à Alfortville, près de Paris, en 2015.
Vue de l'école Kevork H. Arabian lors de son inauguration à Alfortville, près de Paris, en 2015. ©AFP - THOMAS OLIVA / AFP
Vue de l'école Kevork H. Arabian lors de son inauguration à Alfortville, près de Paris, en 2015. ©AFP - THOMAS OLIVA / AFP
Vue de l'école Kevork H. Arabian lors de son inauguration à Alfortville, près de Paris, en 2015. ©AFP - THOMAS OLIVA / AFP
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Pécresse, Zemmour, Retailleau, Barnier… De nombreuses personnalités de droite se sont rendues en Arménie dans le cadre de la campagne présidentielle. De Marseille à Paris en passant par la vallée du Rhône, existe-t-il un vote arménien ?

La France abrite la communauté arménienne la plus nombreuse d’Europe, et de Marseille à Lyon et Paris, en passant par Valence, Vienne, Décines, Romans, Saint-Chamond, Alfortville, Enghien, Gonesse ou Villiers-le-Bel, il est possible de dessiner une géographie arménienne de l’Hexagone. Cette carte de la diaspora arménienne est aussi une preuve vivace des vagues migratoires d'Arménie et des bassins de recrutement qui ont servi de terres d'accueil successives.  

Comment s'est faite l'immigration arménienne vers la France ? Pourquoi l'électorat d'origine arménienne est-il convoité par la famille politique de droite ? Autant de questions que nous abordons avec Boris Adjemian, historien, directeur de la Bibliothèque Nubar et auteur de l’ouvrage Les petites Arménies de la vallée du Rhône : histoire et mémoires des immigrations arméniennes en France, publié aux éditions Lieuxdits.

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Migrations arméniennes plurielles

L'immigration d'origine arménienne en France dure depuis plus d'un siècle. Son point d'orgue coïncide avec le génocide arménien, entre 1915 et 1923, pendant lequel la population arménienne de Turquie a été décimée des deux tiers : 

C'est le point de départ d'une grande diaspora arménienne ; il existait une diaspora arménienne antérieure au génocide, mais elle a été démultipliée comme un effet direct du génocide. Beaucoup d'Arméniens quittent la Turquie quelques années après la fin de la Grande Guerre, au moment où la République turque se met en place dans la continuité idéologique de la construction d'un Etat-nation exclusif qui ne laisse pas de place aux minorités.

On a donc beaucoup d'Arméniens qui quittent la Turquie pour la Grèce, pour la Syrie, pour le Liban, et puis certains qui vont plus loin, en France, et d'autres qui vont aux États-Unis, en Argentine et ailleurs. C'est la première vague d'immigration importante arménienne en France, le noyau de la communauté arménienne de France. Souvent d'ailleurs, on identifie l'histoire de l'immigration arménienne de France à cet épisode-là. Mais en fait, l'immigration arménienne se déroule sur l'ensemble du XXe siècle, avec de nouveau des immigrations en provenance de Turquie dans les années 50 ou 60, parce qu'il y restait encore des Arméniens et que le contexte ne s'était pas amélioré. Boris Adjemian

Que ce soit d'Alep en Syrie pendant les années 1960-70, du Liban pendant la guerre civile ou d'Arménie après l'effondrement de l'URSS, la constitution d'une diaspora arménienne continue jusqu'à aujourd'hui, notamment avec le nouvel ébranlement qu'a constitué la guerre civile syrienne.

En France, les communautés arméniennes se sont installées dans des bassins d'emploi porteurs, avec pour porte d'entrée le port de Marseille : 

À Paris, il y a beaucoup d'Arméniens, mais également dans certains noyaux de banlieue, comme à Alfortville ou Issy-les-Moulineaux. On a des communautés arménienne très structurées, avec des écoles et des relations très suivies avec les édiles. Et c'est le même phénomène qu'on observe dans les villes de la vallée du Rhône ou de la région PACA. Boris Adjemian

De conversion d'une population originairement rurale en force ouvrière, l'immigration arménienne est aussi une migration de réseau :

Il y a eu des noyaux arméniens dans les années 1930 à Belfort, dans des territoires industriels. (..)  Après, on a aussi des communautés qui se sont fixées non pas en fonction de bassins industriels et d'emplois, mais également par des sociabilités, des affinités familiales, amicales, des regroupements liés à des régions d'origine en Turquie, par exemple. Boris Adjemian

La classe politique en quête du "bon immigré"

Depuis quelques semaines, les Arméniens obtiennent des attentions particulières de la part des candidats de droite à la présidentielle. Eric Zemmour a voyagé en Arménie avec Philippe de Villiers, tandis que Valérie Pécresse s'y est rendue avec Michel Barnier et Bruno Retailleau. 

Une stratégie électorale qui n'est pas sans précédent mais est déployée pour les mauvaises raisons, selon Boris Adjemian

Ironiquement, on peut dire qu'ils se plantent parce qu'il y n'y a pas de vote arménien, comme il n'y a pas de vote juif ou de vote noir. En 2012 encore, pendant la campagne présidentielle de 2012, Nicolas Sarkozy a essayé de mobiliser un électorat arménien. Mais en fait, c'est un peu illusoire de penser que les Arméniens de France voteraient comme un seul homme c'est très hétérogène au plan politique 

Ils procèdent de la fausse hypothèse que les conflits opposant les communautés religieuses seraient fondés dans les différentes religions :

Au-delà de cet électoralisme par rapport à la communauté arménienne, les appels du pied qui sont faits vis-à-vis des Arméniens ou de la question des chrétiens d'Orient ne visent pas l'électorat arménien, mais visent l'électorat français, et notamment sa frange la plus droitière, pour des raisons compréhensibles, parce qu'on essaye d'agiter l'épouvantail de l'islam. Et donc il faudrait mettre en avant le christianisme arménien, une stratégie dangereuse parce que finalement, c'est un peu jouer les incendiaires et faire croire que les conflits autour de la reconnaissance du génocide, ou ceux qui se sont déroulés dans le Caucase l'an dernier encore, seraient des conflits de religions, ce qui n'est pas du tout le cas. 

Quand on parle des Arméniens, on met en avant le bon immigré arménien qui est le modèle d'intégration exemplaire dans la société française. Quand les hommes politiques et les femmes politiques parlent de ce modèle d'intégration, derrière, ils parlent des immigrants qui, à leurs yeux, ne s'assimilent pas ou n'ont pas vocation à s'assimiler.Mais là où il faut prendre un peu de recul, c'est qu'entre les années 1920 et les années 1950, on parlait des Arméniens exactement de la même manière que celle dont on parle des Maghrébins ou des Africains aujourd'hui. Boris Adjemian

L'équipe

Baptiste Muckensturm
Baptiste Muckensturm
Marguerite Catton
Marguerite Catton
Marguerite Catton
Production déléguée
Lucas Lazo
Collaboration
Max Schneider
Collaboration
Mydia Portis-Guérin
Réalisation