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. ©Getty - Sylvain Lefevre
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Le gouvernement est intervenu cette semaine pour modifier un projet de salle de consommation à moindre risque à Lille. Prévue initialement dans le quartier du Faubourg de Béthune, elle doit maintenant être installée sur la friche Saint-Sauveur. Une décision médicale ou politique ?

Avec
  • Marie Jauffret-Roustide Sociologue et chercheuse au centre d’étude des mouvements sociaux à l’INSERM. Elle coordonne le programme "Sciences sociales, drogues et sociétés" à l'EHESS.

À Lille comme à Paris, la consommation de crack est un sujet hautement sensible, dont la politique se saisit par conséquent. Le projet de "salle de shoot" projeté par la mairie PS de Lille dans un quartier populaire de la ville a été dévié par le gouvernement cette semaine par une lettre du Premier ministre Jean Castex, souhaitant son implantation sur la friche Saint-Sauveur. Une décision qui revient à bloquer à nouveau le projet : il y a un mois, le rapporteur public écartait la friche comme lieu d'implantation de "salle de shoot".  

Comment expliquer cette ingérence gouvernementale dans la politique municipale ? Les enjeux politiques et médicaux sont-ils en contradiction en ce qui concerne la consommation de drogues à moindre risque ? Nous en parlons avec Marie Jauffret-Roustide, sociologue et chercheuse à l’Inserm.

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À Lille, de réels besoins de prise en charge

Lille est la troisième ville française en termes d'infractions à la législation sur les stupéfiants, en plus de connaître une consommation d'héroïne historiquement bien ancrée en raison de sa situation géographique à proximité des grandes villes portuaires.  

Il existe à Lille, comme dans d'autres villes de province, ce qu'on appelle des scènes ouvertes de consommation de drogue, c'est-à-dire des lieux où vous avez à la fois une concomitance du trafic et de l'usage et qui peuvent donc être visibles pour les riverains. Mais en tout cas, les phénomènes qui sont observés à Lille sont sans comparaison avec ce qui se passe à Paris, au jardin d'Eole. Marie Jauffret-Roustide

Les salles de consommation existent en fait depuis 1986, lorsque la Suisse en avait mis en place. Il en existe aujourd'hui une centaine à travers le monde, dont beaucoup en Europe. Marie Jauffret-Roustide explique pourquoi la mairie avait choisi le quartier du faubourg de Béthune :

C'est un quartier où il y a déjà des usages de drogues et des troubles à l'ordre public affectant les riverains. C'est un quartier au sein duquel des usagers peuvent s'exposer à des conditions d'hygiène difficiles parce qu'une partie de ces usagers s'injectent dans la rue. Il y a un centre hospitalier à proximité, donc en cas d'overdose, ça permet d'agir très vite. C'est à proximité d'un centre de soins, un élément également important, puisque quand les usagers vont dans des salles de consommation à moindre risque, ils bénéficient également d'une prise en charge avec des professionnels spécialisés.

C'était le lieu qui avait été considéré comme le lieu idéal pour installer une salle de consommation à la fois par les professionnels de santé, c'est-à-dire les acteurs de réduction des risques qui prennent en charge les usagers à Lille, et également en lien avec les acteurs de la sécurité publique locaux et la maire de Lille.

Le projet dans l'impasse

Pour Marie Jauffret-Roustide, l'injonction à considérer la friche Saint-Sauveur serait en fait un refus déguisé motivé par la politique gouvernementale répressive en matière de toxicomanies : 

La décision [du ministère de l'Intérieur, Ndlr] n'est pas étonnante et elle s'explique également par le fait que la France est un des pays ayant choisi de mettre en place une politique répressive vis-à-vis des usagers, tout en mettant en place une politique de réduction des risques. Gérald Darmanin incarne en tout cas cette volonté de répression qui va à l'encontre de ce qu'on observe dans les autres pays à l'international aujourd'hui. 

La décision des pouvoirs publics s'explique aussi par une spécificité française :  

On a un modèle un peu paradoxal en France qui essaie de faire coexister un modèle de répression de l'usage de drogues et un modèle de réduction des risques de prise en charge, alors que dans d'autres pays, comme au Portugal, on s'est décidé à décriminaliser l'usage de toutes les drogues depuis 2001.

L'équipe

Baptiste Muckensturm
Baptiste Muckensturm
Marguerite Catton
Marguerite Catton
Marguerite Catton
Production déléguée
Lucas Lazo
Collaboration
Max Schneider
Collaboration
Mydia Portis-Guérin
Réalisation