Portrait de l'écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau prise le 8 février 2011 au Diamant lors d'une veillée poétique en hommage au poète Edouard Glissant
Portrait de l'écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau prise le 8 février 2011 au Diamant lors d'une veillée poétique en hommage au poète Edouard Glissant ©AFP - PATRICE COPPEE
Portrait de l'écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau prise le 8 février 2011 au Diamant lors d'une veillée poétique en hommage au poète Edouard Glissant ©AFP - PATRICE COPPEE
Portrait de l'écrivain martiniquais Patrick Chamoiseau prise le 8 février 2011 au Diamant lors d'une veillée poétique en hommage au poète Edouard Glissant ©AFP - PATRICE COPPEE
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Un comité interministériel des Outre-mer ainsi qu'un agenda gouvernemental doivent être mis en place pour tenter de refondre un système jugé dépassé. L'écrivain antillais théoricien de la créolisation Patrick Chamoiseau nous en parle.

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Le 17 mai dernier, après l'élection présidentielle qui a vu Marine Le Pen arrivée largement en tête au second tour dans plusieurs territoires marins, les présidents des régions de Guadeloupe, Réunion, Mayotte, Martinique, Saint-Martin et Guyane lançaient, dans une certaine indifférence, l'appel de Fort de France. Cet appel solennel à l'Etat vise un changement profond de la politique des outre-mer. Face aux situations de mal développement structurel à l'origine d'inégalités de plus en plus criantes qui minent le pacte social, et, selon eux, il était impératif d'agir sans délai. Ses signataires ont été reçus mercredi dernier par Emmanuel Macron et un agenda devrait être mis en place. Cependant, de quoi parle-t-on exactement ? Quel pourrait être ce nouveau cadre qui permettrait de mettre en œuvre une politique publique conforme aux réalités de chacun ? Quel est le sentiment profond de ceux qui habitent ces régions ? Pour en parler, nous recevons l'écrivain Patrick Chamoiseau.

Une situation collective de déresponsabilisation

En mai dernier, les présidents des régions de Guadeloupe, Réunion, Mayotte, Martinique, Saint-Martin et Guyane, avaient demandé à rencontrer le président Macron pour discuter d'"un changement profond de politique" d'aide au développement de leurs territoires frappés par la pauvreté. Ils ont été reçus à l’Elysée le 8 septembre et le gouvernement appelle à une responsabilisation des élus d’outre-mer.

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Patrick Chamoiseau nous explique qu’il faudrait changer radicalement de paradigme relationnel entre la métropole et les outre-mer : "On considère qu'il suffit de donner une petite compétence par ci, une petite responsabilité par là, et qu'on a réglé le problème de ce que j'appelle l'outre-mer mais je crois qu'on se trompe. Il faut véritablement entrer dans un écosystème qui permettrait à ces peuples et à ces nations d'exprimer leur génie dans leur contexte particulier".

Tel est le constat actuel de l’écrivain : "Garder l'idée d'outre-mer, garder l'idée de métropole, utiliser ces notions d'ultrapériphérie qui relèvent directement d'un imaginaire colonial et faire en sorte absolument que la France considère que sa constitution, qui date de l'après-guerre, est largement dépassée par les réalités du monde".

Passer dans un imaginaire relationnel

Selon Patrick Chamoiseau, les relations entre la métropole et les outre-mer sont basées sur un ‘’imaginaire colonial décolonial’’ : "Si la France est aujourd'hui une puissance, une nation indivisible, alors qu'elle est, de par son histoire coloniale (…) en train d'administrer des peuples et des nations qui n'ont pas d'État. À partir de là, il faut simplement considérer que la France n'a pas qu'un peuple. Mais qu'il y a dans le système actuel français des peuples différents qui pourraient donner place à une France unie. On a le Royaume-Uni, on peut avoir une France unie. Une République unie peut accueillir des peuples et des nations différents. C'est absolument fondamental. Là, on passerait d'un imaginaire colonial à un imaginaire de la relation".

"Lorsque les élus parlent de responsabilisation, ils veulent absolument que la France sorte de cet imaginaire colonial ou décolonial pour entrer dans une compréhension du monde contemporain qui y est liée sur la relation. C'est un monde d'interdépendance. On n'a pas besoin d'administrer des peuples dans la déresponsabilisation, dans l'assistanat, dans la dépendance, dans l'infantilisation, pour qu'on puisse entrer en relation. Entrer en relation c'est au contraire libérer les peuples, libérer les initiatives, permettre à des souverainetés optimales de passer des accords avec le pacte républicain français. Là, on ne parle pas d'autonomie d'indépendance telle que ça se pensait dans l'imaginaire des années 50. On est vraiment dans un processus extrêmement complexe qu'il nous faut bâtir ensemble, avec de la réflexion".

La politique française se doit d’évoluer

Selon notre invité, l’évolution du statut de la vision des outre-mer s’est arrêtée à l’après-guerre : "Je dis souvent que la pensée politique s'est complètement arrêtée en 1946, lorsqu'on s'est retrouvé dans les nouvelles modalités de la colonisation et qu'on n'avait plus de pensée pour accompagner les évolutions du monde et les mutations du colonialisme qui s'est très très largement dilué ou adapté aux principes du néolibéralisme, du capitalisme. Notre pensée, du point de vue autonomie, indépendance, assimilation, s'est complètement arrêtée".

Patrick Chamoiseau remet en cause tout le système de pensée politique française : "Il y a 1000 formes de coopération qui permettent aux écosystèmes de trouver des équilibres harmonieux. Et là, il faut absolument changer d'imaginaire. Lorsque je dis imaginaire de la relation, je parle d'une complexité inouïe et qui devrait permettre à la vie politique française d'évoluer et considérer la situation des pays que l'on appelle l'outre-mer. Et se dire là, il y a quelque chose à inventer dans le rapport que la France entretient avec ces nations-là : il faut se poser directement la question de la modernisation de la France".

L'équipe

Baptiste Muckensturm
Baptiste Muckensturm
Mydia Portis-Guérin
Réalisation
Lucas Lazo
Collaboration
Baptiste Muckensturm
Baptiste Muckensturm
Marguerite Catton
Marguerite Catton
Marguerite Catton
Production déléguée