Le documentaire "Hold-up" est-il un film complotiste ?
Le documentaire "Hold-up" est-il un film complotiste ?
Le documentaire "Hold-up" est-il un film complotiste ?
Le documentaire "Hold-up" est-il un film complotiste ?
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Pourquoi le documentaire "Hold-up" suscite-t-il autant d'indignation ? C'est la question au cœur des Idées Claires, notre programme hebdomadaire produit par France Culture et franceinfo destiné à lutter contre les désordres de l'information, des fake news aux idées reçues.

C'est un documentaire sulfureux qui fait beaucoup de bruit depuis sa diffusion sur internet. "Hold-up", réalisé par Pierre Barnérias s'attaque à la gestion de l'épidémie de Covid-19 en France. Mais au fil des séquences, le film, qui adopte tous les codes du documentaires, déborde de son cadre et dessine une conspiration mondiale inquiétante. 

Le film convoque un panel vaste de personnes interviewées, personnel soignant, directeur d'hôpitaux, chauffeur de VTC, ancien ministre, sociologues, mais aussi certains experts au domaine de compétence plus flou. Plusieurs intervenants se sont d'ailleurs désolidarisés du film, après avoir vu le montage final de leur intervention. Mais pourquoi ce film est-il accusé de complotisme ?

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Francis Chateauraynaud, sociologue, directeur d’études à l’EHESS et directeur du groupe de sociologie pragmatique et réflexive a répondu à nos questions.

En quoi "Hold-up" est-il un film complotiste ?

Francis Chateauraynaud : "La manière dont le film de 2h43 minutes chemine, nous emmène dans un univers où il assume complètement le dévoilement d'un complot mondial. Dans ce documentaire, on sélectionne des moments dans les entretiens, on passe d'un personnage à l'autre. On parle d'abord d'une critique de la gestion de la pandémie, plutôt en France, puis on glisse et on a de plus en plus d'éléments qui viennent s'accrocher. C'est assez typique d'une construction paranoïaque. "

Peut-on considérer “Hold-up” comme un documentaire ?

Francis Chateauraynaud : "Ça nous amène quelque part. Il n'y a pas de contre-discours possible. Il n'y a pas d'extériorité. On ne voit jamais de contradiction. On ne voit jamais des acteurs se disputer sur une question. Tout est à charge, dans une direction, et c'est là où ça pose problème. Il s'agit de prendre le contrôle du champ d'expérience de celui qui regarde. Ce champ d'expérience, il est abîmé aujourd'hui. Il est abîmé par une conjonction de phénomènes qui sont incontestables : une crise sanitaire qui n'en finit pas, plein de bugs, dans la gestion de cette crise, une crise économique qui prend des formes latentes, avec des inégalités qui se creusent. On a une défiance vis-à-vis des institutions depuis très longtemps. Tout ceci crée un matériel qui est exploité dans le documentaire pour prendre le contrôle de toutes ces inquiétudes, de tous ces doutes, de toutes ces questions que se posent naturellement les gens dans leur confinement. 

En quoi “Hold-up” est-il différent d’un numéro de “Cash investigation” ?

Francis Chateauraynaud : "Ce qui est scandaleux, c'est de ne pas donner aux gens les moyens de construire la critique réflexive de ce qui leur est présenté. Vous avez fait des enchaînements qui font passer très rapidement d'un élément à un autre. Vous avez des raccourcis, vous mettez des gens en scène qui ont l'air d'être très simples, très affectés. Il y a du pathos qui est mis en scène jusqu'à la fin du documentaire. On ne voit jamais le travail d'enquête qui est fait, comment cela a été fabriqué, etc. On met tout sur la table et on laisse les gens sidérés par rapport à ça. C'est une opération de prise de pouvoir, de prise de contrôle sur les émotions et les argumentations des gens.  

Pourtant de nombreux spécialistes reconnus apparaissent dans “Hold-up”.

Francis Chateauraynaud : "Les interviews sont décontextualisées. Les “savants”, les “chercheurs”, comme par exemple, le professeur Perronne... Je ne porte pas de jugement sur les personnes, mais ils sont mis en scène dans un contexte qui fait qu'on ne voit pas, on ne sait pas qui c'est au fond. Il apparaît, avec des éléments de langage qui vont servir la cause du documentaire et on passe à autre chose.

Pourtant, “Un pays qui se tient sage” de David Dufresne fait parler des experts sans les présenter.

Francis Chateauraynaud : "Dans le cas de David Dufresne, il y a un travail de deux ans de suivi où il s'est exprimé. Il avait Allô Place Beauvau. Il faisait un travail systématique, un recoupement. Son film arrive comme une synthèse d'un travail critique qui se heurte à un silence institutionnel assez lourd. 

“Hold-up” défend-il une cause légitime ?

Francis Chateauraynaud : "La légitimité, je ne me permets pas de savoir ce qui est légitime ou pas. Mon problème, c'est de savoir si les gens sont capables de faire une contre-enquête, de la remettre en perspective. La cause en question, c'est laquelle? C'est de critiquer la gestion du Covid-19 en France, en Europe et dans le monde. Dans ce cas, on s'arrête là et on fait le travail complètement. Le problème, c'est que dans cette affaire, il s'agit d'aller beaucoup plus loin. Il y a un projet, il y a un message profond qui est visé. Et il s'agit d'expliquer qu'on est en train d'être manipulés par un groupe de gens. C'est une vision du monde qui peut s'exprimer, mais il ne faut pas faire passer cela pour une enquête sérieuse. Des médecins commencent à dire “vous tronquez complètement les discussions sur les courbes de la pandémie”, par exemple, ou “vous ne regardez pas un niveau de profondeur suffisant certains aspects” et vous passez rapidement au complot mondial d'une bande de tarés. 

On nous explique que tous ces gens vont prendre le pouvoir et nous reconfigurer. Une phrase de Jacques Attali, à un moment donné, est prise dans un contexte où on a l'impression qu'il est le porteur du grand complot néolibéral. J'ai l'oreille musicale, et je trouve abusif d'utiliser les musiques qui sont utilisées, qui amènent les gens dans un certain état émotionnel. Il y a des procédés de manipulation. Cela produit de la terreur. On est dans une logique de terreur. 

On a l’impression que le film dérange un certain “establishment” médiatique et scientifique.

Francis Chateauraynaud : "Ce qui est dommage, c'est qu'on va avoir des clivages entre ceux qui vont adhérer et ceux qui vont contester. Ceux qui vont contester vont être évidemment dénoncés comme faisant le jeu de la classe dominante ou de ce groupe de Davos ou de la CIA. On a droit pratiquement à tout là-dedans. Il n’y aura plus d'espace d'intercompréhension, de discussion, d'enquête collective. On sabote littéralement tout ce qui se fait sur le terrain, où les gens se confrontent. De là à basculer dans l'interdiction, je trouve qu'il y a une erreur totale. Il faut au contraire ouvrir la discussion sur ce documentaire. Il faut qu'on enseigne le “debunking” un peu partout. 

Comment expliquer à quelqu’un qui adhère à la thèse de ce film qu’elle est problématique ?

Francis Chateauraynaud : "Il y a un enchaînement de petites séquences sur lesquelles il y a des petits éléments de vérité qui  font sens. Puis, vous cheminez vers quelque chose qui n'a plus rien à voir. Vous êtes dans une reconstruction totale du monde. Le premier argumentaire, c’est de faire attention à la chaîne de raisonnements qui nous est présentée. Il faut regarder comment on passe de A à B, de B à C.

Le deuxième argument, c'est qu'on est tous sans repère, que cette crise a chamboulé des choses qui étaient déjà bien abîmées. Donc, tout le monde est en train de reconstruire des appuis, des prises. Cette crise provoque une catastrophe supplémentaire en prenant le pouvoir sur votre manière de voir le monde. Il ne faut pas se laisser définir notre manière de voir le monde. 

Il y a un très beau film qu'il faut recommander aux gens, F for Fake, d’Orson Welles qui montre comment on fabrique de la fiction totalement réaliste. Orson Welles était vraiment un as." 

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