Les milliardaires Jeff Bezos et Bill Gates
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Résumé

Les milliardaires contrôlent-ils le monde ? Quelle influence ont-ils sur les États ? Ce sont les questions au cœur des Idées Claires, notre programme hebdomadaire produit par France Culture et franceinfo destiné à lutter contre les désordres de l'information, des fake news aux idées reçues.

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Jeff Bezos, le fondateur d'Amazon, est l'homme le plus riche du monde avec une fortune qui avoisine les 200 milliards de dollars, suivi de près par Elon Musk, le patron de Tesla, qui est passé devant Bill Gates, le fondateur de Microsoft qui, lui, a accumulé 120 milliards de dollars de fortune. 

Corrélation ou conséquence, de nombreuses théories conspirationnistes pointent vers ces hommes, les accusant de vouloir dominer le monde, implanter des puces via des campagnes de vaccination, de nous frire le cerveau avec la 5G, etc.

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Julien Martin, professeur de sciences économiques de l'université du Québec à Montréal (ESG-UQAM) et titulaire de la chaire de recherche UQAM sur l'impact local des firmes multinationales a répondu à nos questions. 

Jeff Bezos et Bill Gates sont-ils les maîtres du monde ? 

Julien Martin : "Si on entend "maîtres du monde" comme des personnes qui domineraient l'ensemble de la population sur Terre, ils ne le sont pas. Gates et Bezos sont les personnes les plus riches sur Terre, mais il y en a d'autres. Il y a beaucoup d'autres milliardaires et on pourrait penser qu'ils dirigent le monde parce qu'ils sont à la tête - ou qu'ils l'ont été - de sociétés qui ont une emprise sur un grand nombre de personnes, en collectant des données par exemple. Mais là encore, ils ne sont pas les seuls. Il y a aussi Google et Facebook. Néanmoins, le poids économique, l'influence sur les sociétés et l'influence politique de ces personnes posent question."

Quels pouvoirs leur octroie cet argent ?

Julien Martin : "Le point le plus important, ce n’est pas nécessairement ce qu'ils font de leur argent en dehors de leur société, mais c'est ce qu'ils font de leur argent avec leur société. La part de marché gigantesque d’Amazon dans le commerce en ligne aux États-Unis est directement liée à la richesse de Jeff Bezos et pose question sur le niveau de concurrence du commerce en ligne aux États-Unis. Le fait qu'Amazon ait racheté le Washington Post, un journal très important aux États-Unis, interroge la liberté de la presse. Leur influence passe d'abord à travers leurs sociétés. En tout cas pour Jeff Bezos. Pour Bill Gates, c'est un peu différent. Son influence désormais passe par l'aide au développement. Il dépense énormément d'argent pour éradiquer la pauvreté. Il est assez ambitieux sur des enjeux de vaccination notamment, ce qui suscite des théories complotistes. On voit que ce sont deux stratégies différentes : l'un via sa fondation, l'autre via ses sociétés." 

Peut-on savoir ce qu'il y a dans les vaccins de la fondation Bill Gates ?

Julien Martin : "En Inde par exemple, il y avait des projets de vaccins contre le Covid, qui manquaient de financement et que Bill Gates est venu soutenir. Il intervient dans des projets qui ne sont pas entièrement financés par sa fondation, mais également par des États, des structures privées, etc. Donc il y a un contrôle. Ce n'est pas parce que ces vaccins sont financés en partie par Bill Gates qu'ils ne seront pas soumis aux mêmes contrôles que ceux développés par Sanofi ou Pfizer. Ce qui est très opaque en revanche, c'est le financement des fondations. C'est un gros problème aux États-Unis. D'où vient cet argent ? Comment est-il investi ? Ces questions importent davantage que de savoir si le vaccin développé par Bill Gates va s'affranchir des contrôles de sécurité sanitaire auxquels doivent se soumettre n'importe quel laboratoire."

Est-ce que ces milliardaires chuchotent à l'oreille des présidents ? 

Julien Martin : "Bien sûr que ce sont des gens qui sont reçus dans le bureau des présidents et on écoute ce qu'ils disent en raison de leur poids financier, mais aussi parce qu'ils emploient des dizaines de milliers de personnes et que des dizaines de milliers d'entreprises utilisent Amazon pour vendre leurs biens. Il ne faut pas faire preuve d'angélisme : le fait que les lobbies fassent pression sur les décideurs publics pour infléchir certaines décisions est une évidence. Ce qu'il faut voir, c'est que les intérêts de Jeff Bezos ne sont pas forcément les mêmes que ceux d'Elon Musk ou de Zuckerberg. On aimerait qu'en démocratie une personne soit égale à un vote, mais on sait qu'il y a aussi des groupes de pression. Il faut qu'il y ait de la régulation des lobbies. Aux États-Unis, c'est assez transparent, vous avez accès aux chiffres. On sait combien Amazon dépense chaque année en action de lobbying, ils dépensaient très peu et depuis quelques années ils dépensent beaucoup plus. C'est la même chose au niveau de l'Union européenne. En revanche, la réalité en France est assez différente, il y a une grosse marge de progression en matière de transparence."

Face à de telles fortunes que peuvent les États ?

Julien Martin : "Quand on voit ces fortunes gigantesques, on peut se dire que la puissance publique n'a pas beaucoup de poids. Mais l'histoire prouve au contraire que cette dernière peut avoir de l'impact. Par exemple, quand les parlementaires américains ont décidé de démanteler la Standard Oil Company - à l'origine de l'immense fortune Rockefeller - en 37 compagnies distinctes. Ils ont procédé de la même manière pour les chemins de fer, puis pour les télécommunications dans les années 80. A chaque fois, la puissance publique a considéré que ces situations de monopole et les pratiques anticoncurrentielles de certaines entreprises étaient problématiques. Et les a démantelées."

Aujourd'hui, pourrait-on démanteler Amazon ?

Julien Martin : "Oui. La richesse de Jeff Bezos est liée à la croissance d'Amazon. Mais sur quoi repose la croissance de l'entreprise ? Jeff Bezos a eu une super idée. Il est arrivé au bon moment. C'est un visionnaire. C'est un excellent entrepreneur. Mais la croissance d'Amazon est aussi liée à des failles dans le système, au fait qu'on l'a laissée grossir. Peut-être aurait-il dû en être autrement... Parce qu’Amazon empêche la concurrence en rachetant soit ses concurrents, soit des start up naissantes qui pourraient le devenir un jour. Il existe un moyen de contrer cette expansion, d'une part avec des politiques anticoncurrentielles. Un rapport a été remis au Parlement en octobre 2020 qui préconise le démantèlement de certains GAFAM. Le rapport dit aussi que "les politiques de concurrence aux États-Unis ne sont plus adaptées aux types d'entreprises, à l'économie numérique digitale et donc [qu']il faut repenser nos politiques de concurrence, notamment pour limiter ces acquisitions". L'idée, c'est d'acheter vos concurrents avant qu'ils ne soient suffisamment gros pour vous concurrencer vraiment, vous les achetez pour ne rien en faire, sauf tuer la concurrence. Ce sont des pratiques anticoncurrentielles. Même aux États-Unis, c'est un problème pour beaucoup d'économistes. L'autre chose extrêmement importante sur laquelle on peut se battre en tant qu'État, c'est qu'une partie de cette position dominante d'Amazon ou d'autres GAFAM repose sur des liquidités dues entre autres au fait qu'ils ne payent pas d'impôts sur les sociétés. Amazon, par exemple, ne paie pas ses taxes au Luxembourg. Avec Mathieu Parenti et Farid Toubal, nous avons montré que les taxes "évitées" par ces grandes entreprises leur permet d'accroître leur position dominante. Donc, là encore, une action possible consisterait en la taxation des multinationales." 

Qui peut les contraindre à payer des impôts ? 

Julien Martin : "Si c'est Amazon contre la France, ça risque d'être compliqué. Par contre, si on dit Amazon contre l'Union européenne, là, ça commence à faire une masse. Si une coordination s'opère entre les États, cela ouvre des possibilités. En ce moment, il y a des discussions, à l'OCDE par exemple, pour savoir quel va être le futur de la taxation des multinationales. Des propositions comme imposer un taux de taxation minimal sur les multinationales sont sur la table. Les États ont la possibilité de mettre ce genre de politique en place. Amazon n'aurait pas pu naître en Europe parce que la concurrence y est très bien régulée. C'est une des fiertés de l'Union européenne, la qualité de notre politique de la concurrence qui limite justement l'apparition de ce genre de méga puissance."

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