Une rue confinée.
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Une rue confinée. ©AFP
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Résumé

Une étude de chercheurs de Stanford affirme que le confinement ne sert à rien. Est-ce vrai ? C'est la question au cœur des Idées Claires, notre programme hebdomadaire produit par France Culture et franceinfo destiné à lutter contre les désordres de l'information, des fake news aux idées reçues.

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Alors que la France est suspendue depuis quelques semaines au spectre du retour d'un confinement de la population, une récente étude publiée par d'éminents chercheurs de l'université de Stanford laisse entendre que le confinement ça ne sert à rien... 

Cette étude compare 8 pays, dont la France, qui ont eu recours à des confinements plus ou moins stricts, à deux autres pays, la Suède et la Corée du Sud qui auraient, eux, géré la pandémie de façon plus souple et moins coercitive. Résultat, selon les auteurs confinement ou pas confinement la circulation de la maladie est sensiblement la même. Alors, le confinement ça ne sert à rien ? 

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Pour répondre à notre interrogation, nous avons demandé à Lonni Besançon, chercheur en visualisation de données à l'Université de Monash à Melbourne en Australie. 

Le confinement sert-il à quelque chose ?

Lonni Besançon : "Je pense que c’est une question plus complexe que le papier initial des auteurs laisse penser. Le souci avec l’article c’est qu’il y a potentiellement des biais méthodologiques dans l’étude qui font qu’on ne peut pas catégoriquement dire que ce qu’ils disent à la fin de l’article est correct. Il faut savoir plusieurs choses, c'est que quand on parle de confinement, on va avoir des définitions différentes selon les pays, selon les personnes, selon les articles de recherche également. Mais en général, on considère, quand on parle de confinement, l'ordre de devoir rester à la maison. Des articles sont déjà parus sur le sujet, le premier, en juin, c'était un papier de Seth Flaxman et ses collègues, un papier “Nature”, il me semble. Dans ce papier-là, on trouvait un effet très mineur du confinement, de l'ordre de rester à la maison, sur la propagation du virus. Plus récemment, il y a eu en décembre un article de Bronner et ses collègues, ce qu’ils ont conclu dans cet article-là c’était que si tout le reste était implémenté, la fermeture des écoles, la limitation des rencontres publiques, le fait de ne pas aller au travail, fermer les commerces non essentiels aussi, si tout cela était implémenté, l'effet du confinement était assez marginal, plutôt petit. En janvier, on a l’article de John Ioannidis et ses collègues qui sort et qui nous dit qu'on n'a pas d'effet, de l'ordre de rester à la maison, sur la propagation du virus."

Pourtant, au printemps dernier, l'effet du confinement était net...

Lonni Besançon : "Comment on arrive à une étude qui peut ne pas trouver d'impact de l’ordre de rester à la maison, donc le confinement…  Probablement par des biais méthodologiques quand on fait l'étude. Donc il va en avoir plusieurs, déjà ça a très très souvent été fait, notamment quand on parle de la Suède, on peut comparer des pommes et des oranges, comme on dit en anglais, parce qu’on compare la Suède, un pays du Nord avec une culture particulière, une densité de population particulière, une façon de vivre particulière, un système de santé spécifique, à un pays comme la France, qui a une densité de population complètement différente, une façon de vivre complètement différente, etc. Dans le cas où on fait la comparaison France-Suède, en fait, tout ça ça ne tient plus puisque les deux pays ne sont pas vraiment similaires au départ. Donc, c'est le cas quand on prend la Suède comme un groupe contrôle comme ça a été fait dans l'étude de Ioannidis mais c'est aussi le cas quand on prend dans ce contrôle la Corée du Sud, par exemple. Deux pays culturellement très, très différents qui se sont intégrés en tant que groupe contrôle et qui sont comparés à la France, à l'Espagne. C'est déjà un premier biais méthodologique qui peut expliquer ces résultats."

On compare aussi des pays qui testent différemment…

Lonni Besançon : "Tout à fait, les politiques de test ont été différentes, notamment à la première vague. Aujourd'hui, elles sont assez similaires, tout le monde essaie de tester de la même façon en tout cas. Si je ne dis pas de bêtises, les tests en Suède ont commencé bien plus tard qu'en France par exemple, en tout cas, les tests à grande échelle. Donc c'est quelque chose qui va rendre effectivement, ces comparaisons difficiles. C'est aussi un des biais méthodologiques qui n'est pas vraiment pris en compte dans l'article. C'est quelque chose qui est dommage, car les conclusions sont assez fortes, quand on lit l'article, on voit des conclusions très fortes : “Le confinement n'a pas d'effet significatif sur la propagation du virus.” Bon, d'accord, mais il y avait tellement de limitations aux modèles utilisés et aux pays qui sont utilisés dans ce modèle mathématique que finalement les conclusions ne peuvent pas être si fortes que ça. Ils ont catégorisé la Suède et la Corée du Sud comme des pays moins restrictifs que les autres. Déjà est-ce que c'est vrai ? C'est un peu arbitraire leur catégorisation puisque la Corée du Sud, c'est l'un des pays qui a le plus longtemps fermé les écoles dans le monde. Très souvent, quand on parle de fermer les écoles, on considère que c'est un peu la mesure la plus restrictive possible. En France, on a bien bien vu que c’était un gros sujet de débat la fermeture des écoles, c'est quelque chose de très difficile, les gens sont d’accord pour rester à la maison, mais peut-être pas d’accord pour fermer les écoles. En tout cas, il y a beaucoup, beaucoup de débats autour de ça. Quand on parle d'un pays qui a des mesures moins restrictives alors qu'il a fermé les écoles le plus longtemps possible, presque, dans le monde, ça semble un peu contradictoire."

D'un autre côté, la maladie continue de progresser malgré les confinements...

Lonni Besançon : "Oui, effectivement, c'est un peu le souci avec les confinements dans un pays qui ne va pas être une île. On a vu l'exemple de la Nouvelle-Zélande, de l'Australie, ils ont eu des confinements très, très fort dès le début, et c'est une politique qui a marché puisque les frontières sont fermées, c’est une île, il faut réussir à aller jusque là-bas et ils ont clairement fermé leurs frontières, c'est impossible d'aller en Nouvelle-Zélande ou en Australie si on n'est pas citoyen ou en tout cas détenteur d'un permis de résidence. En Europe c'est évidemment beaucoup plus dur, les frontières sont ouvertes ou en tout cas semi-ouvertes, les gens circulent comme ils veulent. Et puis, quand on a rouvert le pays, on savait qu'on n'était pas à 0 cas Covid-19 comme ça a pu être le cas en Nouvelle-Zélande. Eux, ils ont rouvert absolument tout quand ils avaient la pandémie complètement sous contrôle. Ça n'a pas été notre cas en France, ça n'a pas été le cas du tout en Suède puisqu’il n'y a pas eu d'ordre de rester à la maison donc effectivement on peut se dire qu’il n’y a pas un effet final définitif sur la propagation du virus. Mais est-ce que ça veut dire que ça ne fonctionne pas ? Probablement pas."

L’étude pourrait-elle être orientée politiquement ?

Lonni Besançon : "C'est toujours difficile à dire, j'ai l'espoir que ça ne soit pas le cas en tant que chercheur moi-même, j'ai envie de croire en tout cas que les chercheurs sont honnêtes et qu'ils essaient toujours de trouver quelque chose de façon assez honnête. Après, effectivement, on sait que ce n'est pas la première fois que ça arrive si c'est le cas ici, c'est déjà arrivé par le passé. Il y a déjà eu beaucoup d'histoires dans le monde de la recherche, d’essais particuliers financés par des entreprises et donc avec des intérêts particuliers ou de “cherry picking”, de sélection de pays qui nous arrangent. C'est possible que ça soit le cas, c'est très difficile à dire. On sait que John Ioannidis et certains de ses collègues sont assez politisés sur la question."

Les études contestables et critiquées ne devraient-elles pas être retirées ?

Lonni Besançon : "C'est difficile et ce serait bien de l'amender, effectivement, au moins de discuter un peu plus les résultats, de mettre un peu plus de nuances dans la conclusion de l'article, que je pense vraiment trop forte, une appréciation évidemment personnelle, mais j'aurais aimé lire un peu plus de nuances là-dedans, je pense que ça serait bien de le faire. Retirer l'étude ? Je ne pense pas que ce soit la peine puisqu'il y a quand même une méthodologie qui tient plus ou moins la route en fonction des limites qu'on a déjà discutées. Mais effectivement, cela a été utilisé par le public énormément. J'ai regardé, on peut voir à quel point l'article a été partagé sur les réseaux sociaux, celui-là a énormément été partagé, plus de 7 000 fois sur Twitter quand j'ai regardé il y a plusieurs semaines, c'est assez énorme. Après voilà, un chercheur ne contrôle pas réellement ça du tout, il publie son article et l'utilisation que les gens en font, c'est en général hors de notre contrôle complet."

Analyse de l'étude de Ionnadis par Lonni Besançon et ses collègues : https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/eci.13518 

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