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Qu'est-ce que ce bouclier rural ? D'abord c'est un petit clin d'œil tout à fait voulu à la politique fiscale de Nicolas Sarkozy, mais c'est aussi une idée sérieuse qui voudrait essaimer à gauche.

Elle part d'un constat, d'un fait un peu nouveau, et encore largement méconnu des appareils politiques : la France est en train de vivre un exode urbain. Vous avez bien entendu : un exode urbain, et pas rural.

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Certains de nos concitoyens sont en effet partis vivre à la campagne. Je vous vois venir, mais non, le phénomène est loin de se réduire à une jeunesse écolo et néo-baba en quête d'air frais – qui en général privilégie la maison de campagne.

Non, c'est même l'inverse : ce sont essentiellement des gens de petits milieux, des ménages modestes, qui s'installent à la campagne, car ils pensent pouvoir s'y loger pour moins cher. C'est ainsi que l'embourgeoisement des villes, la *gentrification * des centres, a pour conséquence étonnante d'inverser le mouvement massif de l'exode rural que la France a entamé au XIXème siècle. Un chiffre pour vous en donner l'ampleur de cette nouvelle migration : le département de l’Hérault accueille chaque mois mille nouveaux habitants.

En fait, pour être précis, plutôt que d'un exode urbain, il faudrait parler d'une rurbanisation : les populations citadines s'implantent dans ces espaces qui avoisinent les grands centres urbains. Et qui ressemblent à des zones pavillonnaires.

Malheureusement, une petite maison dans la prairie, c'est parfois loin d'être idyllique; par les temps qui courent, le rêve se transforme souvent en cauchemar. C'est ce qu'ont mis en évidence trois géographes ; dans une enquête parue l'été dernier dans les pages du Monde diplomatique, ils ont montré que la rareté des emplois et des services publics aggravait encore la précarité des plus fragiles. De nouvelles formes de pauvreté apparaissent dans ces territoires où la « solidarité villageoise » a tout d'un mythe.

Mais revenons au « bouclier rural » qui découle de ce réveil parfois douloureux des nouveaux ruraux. L'idée en est venue à des élus socialistes de la Nièvre qui ont fait le constat que ces nouveaux « habitants des champs » étaient les grands oubliés des responsables politiques. Certes, la droite s'adresse traditionnellement aux agriculteurs mais ils ne représentent qu'une frange minoritaire de ces nouvelles populations. Un rapport de l'Igas montrait une composition sociale de ces territoires loin, très loin, de nos clichés sur la question : parmi ceux qui travaillent, seuls 7% sont agriculteurs, 32% sont ouvriers et 27% employés.

Le parti socialiste semble s'être laissé convaincre de cette réalité sociale ; du moins le fameux texte sur « l’égalité réelle » adopté cet automne reprend-il l'idée d'un bouclier rural. Il suggère de garantir aux habitants de ces zones-là un « temps d’accès maximum » aux services essentiels que sont la médecine générale, l'école ou le bureau de poste.

Bref c'est une idée qui fait son chemin.

Et là vous vous dites, Marc, et vous chers auditeurs, que ce bouclier rural, ce n'est pas bête, c'est même plutôt futé, et après tout bien consensuel. Et bien vous vous trompez !

En vérité, à gauche, cette idée nourrit d'âpres débats. C'est qu'elle soulève une question politique essentielle : celle de la représentation des classes populaires. Qui sont aujourd'hui les pauvres, les dominés, les sans-voix, dont la gauche doit se faire le porte-parole ? Le héraut ?

Les ruraux ou es banlieusards ? Les « gars du coin » ou les « jeunes des quartiers » ?

La réponse est loin d'être tranchée.

Il y a déjà cinq ans, un sociologue Nicolas Renahy avait consacré une étude à la jeunesse rurale ( elle vient de ressortir en poche,du reste). Il pointait du doigt la réalité suivante : quand en plus d'être jeune, on est ouvrier dans le monde agricole, on est doublement invisible, d'abord comme « rural » et ensuite comme « ouvrier ». Ce fut comme une piqûre de rappel : la classe ouvrière existait toujours, et les campagnes aussi.

A l'autre bout du spectre, la jeunesse des banlieues, elle, focalise l'attention des médias -c'est peu de le dire- et pâtit même d'un trop-plein d'existence dans les discours politiques.

Alors, aux invisibles des champs ou aux trop-visibles des villes, à qui les responsables politiques doivent-ils s'adresser ? Aucun doute que selon la réponse, selon le choix stratégique qui sera fait demain par les appareils, les accents du discours seront sensiblement différents.

Je finis avec une récente passe d'armes qui illustre le déchirement entre ces deux représentations des classes populaires. Elle a eu lieu dans les pages « rebonds » de Libération . Gael Brustier et Julien Langfried sont deux membres de la fondation Res Publica, le think tank que préside Jean-Pierre Chevènement ; ils ont développé dans une tribune libre cette idée d'une France populaire, qui n'est plus celle des ateliers et des usines des grandes métropoles, mais une France périphérique, soit périurbaine, soit rurale. Quelques jours plus tard, à la toute fin décembre, le sociologue Eric Fassin évoquait leur analyse et en parlait comme d'une défense de la blanchité ; l'attaque était de sa part d'autant plus vigoureuse que l'ensemble de son article portait sur le néo-populisme d'extrême droite.

Faudra-t-il donc choisir à gauche entre la petite classe moyenne blanche et les fils d'immigrés ? On espère que non...mais il y de beaux débats et de très sérieuses discussions en perspective.

La chronique a donné lieu à une réponse d'Eric Fassin :

Chère Julie Clarini,

Vous évoquez ma tribune de Libération dans votre chronique du 11 janvier sur le "bouclier rural". Or je me suis manifestement mal fait comprendre : je ne me veux pas le défenseur des enfants d'immigrés contre les classes populaires blanches. En l'occurrence, je ne reproche nullement aux auteurs de Res Publica de rappeler l'existence d'une "France populaire, qui n'est plus celle des ateliers et des usines des grandes métropoles, mais une France périphérique, soit périurbaine, soit rurale" (Nicolas Renahy, dont ils invoquent le travail sur les classes populaires des milieux ruraux, a été mon étudiant - et surtout celui de Stéphane Beaud, dont on connaît le travail sur les banlieues).

Le problème, c'est leur volonté de réhabiliter le "capital d'autochtonie", défini comme "l’ensemble des ressources mobilisables par celui qui est né là où il vit et qui lui donnent un avantage social par rapport à celui qui vient d’ailleurs": à mon sens, c'est préconiser l'extension de la préférence nationale aux classes populaires blanches. Ce sont donc Gael Brustier et Julien Langfried (dont le pamphlet contre le communautarisme a été salué par Riposte laïque...) qui jouent de cette opposition ("à l’ère de la mise en avant des « victimes », il est frappant de constater que la discrimination la plus meurtrière concerne les accidents de la route", qui frappent effectivement les jeunes ruraux).

Pour ma part, loin d'y entrer, je la récuse : ce n'est pas moi qui veux préférer un peuple à un autre. Après tout, dans les "Logiques de l'exclusion" que les auteurs citent pour légitimer leur propos, Norbert Elias montre bien comment les "established" rejettent les "outsiders" en créant un véritable racisme sans race : aux derniers arrivés, ils prêtent tous les défauts qu'on attribue volontiers aux étrangers racialisés. Autrement dit, l'analyse d'Elias, loin de cautionner le "capital d'autochtonie", en montre le danger!

Vous dites que mon attaque de la fondation chevenèmentiste serait "d'autant plus vigoureuse que l'ensemble de [mon] article portait sur le néo-populisme d'extrême droite." Il me semble que le soutien que vient d'afficher Jean-Pierre Chevènement à Eric Zemmour ne me donne pas tort....

Bien cordialement, Eric Fassin