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Comment peut-on être gaulliste en 2012 ? Plus de quarante ans après la disparition du général de Gaulle. Un courant de pensée tellement lié à la personnalité de son fondateur, à l’état du monde à l’époque qu’il a traversée, aux évènements auxquels il a fait face, conserve-t-il encore un sens pour nous aujourd’hui ?

Demandons-le à Hegel . Le réel effectif, dit le philosophe de l’histoire, n’est pas identique au contingent : ce qui advient par hasard n’est nullement porteur de sens le réel effectif , c’est ce qui advient à l’existence à partir d’une intériorité essentielle. C’est à la lumière de cette distinction entre le réel effectif et le contingent , qu’il faut comprendre le « droit des héros à fonder des Etats », pour lequel plaide Hegel – même si, pour de Gaulle, il s’agissait surtout de refonder la République. (Philosophie du droit, n° 350)

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Car pour Hegel, l’origine des Etats n’est pas du côté du « contrat social » ils procèdent de l’acte fondateur d’un législateur, d’un homme qui prend conscience qu’une certaine « forme » politique est évidée de l’intérieur et n’a plus que l’apparence de la réalité et qu’une nouvelle forme doit nécessairement prendre sa place. A un état social instable et menacé, le fondateur substitue un ordre juridique stable et adapté. L’individu historique est un « héros » dans la mesure où il ne cherche pas sa justification dans l’ordre existant, mais le tient d’une autre source c’est pourquoi il peut se permettre de « tourner le dos aux valeurs admises » de son époque.

Le grand homme « semble obéir uniquement à sa passion, à son caprice, mais ce qu’il veut, c’est l’Universel ». Il semble n’obéir qu’à sa propre loi, mais il sert l’intérêt général. Ce qu’il accomplit est « juste et nécessaire » parce qu’il a « reçu intérieurement la révélation de ce qui est juste et nécessaire, et appartient aux possibilités de son temps ».

Plutarque , dans ses Vies parallèles , nous livre un portrait croisé de deux « héros fondateur d’Etat. Celles du Grec Lycurgue et du Sabin Numa (Pompilius). Le premier a donné à Sparte ses lois rigides, le second a donné aux superstitieux Romains leurs lois sacrées, leurs collèges de prêtres et leurs Vestales, afin de les pacifier et de les empêcher de faire trop de bêtises.

Ces deux héros fondateurs d’Etats ont eu recours à des procédés ingénieux, afin que la Constitution qu’ils avaient donnée à leur peuple respectif ne soit pas abandonnée. Lycurgue demanda à ses Spartiates de lui jurer de n’y rien toucher avant son retour de Delphes… et il s’arrangea pour mourir là-bas. De son côté, Numa ordonna qu’à sa mort, soient enterrés les livres sacrés, contenant ses instructions pour le déroulement des rites. « Ce qu’il y avait écrit, il l’avait enseigné aux prêtres de son vivant… aussi leur avait-il ordonné de les enterrer avec lui, pensant qu’il n’est pas bon que des mystères soient confiés à la garde d’écrits sans vie », écrit Plutarque, et que il vaut mieux les transmettre « à la mémoire de ceux qui en sont dignes »…

De Gaulle n’eut pas besoin d’un tel subterfuge. Les institutions qu’il nous a léguées lui ont survécu naturellement, au prix de modifications de détail. La Constitution de la V° république devait être adaptée à nos besoins, puisqu’elle tient toujours. François Hollande peut remercier de Gaulle. Les pouvoirs qu’il va exercer, c’est de cet illustre prédécesseur qu’il les tiendra.

« Pour de Gaulle, la vérité politique de son temps, c’est l’Etat-nation », écrit Michel Winock . Est-ce encore le cas du nôtre ? Par le haut, avec l’UE, la mondialisation, par le bas, avec la décentralisation et le morcellement politique selon des clivages communautaristes, l’Etat-nation est miné.

Le gaullisme est une réaction de défense, né des traumatismes historiques de la débâcle de l’Etat de juin 40, de l’Occupation, de la menace communiste. Aucun de ces périls ne conserve de réelle actualité. Restent les institutions, la prééminence de l’exécutif, censée nous prémunir contre l’instabilité politique et son corollaire, l’immobilisme national. Cela suffit-il à définir une doctrine ? Il y a un socialisme, un libéralisme, un républicanisme, un nationalisme. Mais le gaullisme ? L’invocation rituelle du héros fondateur suffira-t-elle à maintenir rassemblés les membres du parti qui s’en réclame ?

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Brice Couturier
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