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L’Europe se remettra-t-elle jamais de la guerre de 14-18 ? Cette boucherie trace dans notre histoire une césure. C’est véritablement une «** cicatrice rouge ** », pour emprunter à l’historienne Annette Becker cette métaphore qui l’utilise dans un autre contexte, pour désigner le passage de la guerre à travers la France, à l’automne 1914. D’abord parce que, comme vous l’écrivez, Jean-Noël Jeanneney, elle avait débuté comme un « conflit classique » et qu’elle s’est achevée comme une « **guerre idéologique ** ».

Or, lorsqu’un Etat combat pour des territoires, il peut accepter négociations et des compromis. Lorsqu’un peuple combat au nom d’une foi, d’une certaine idée du Salut, il ne peut envisager que l’anéantissement de l’adversaire. Les guerres des princes étaient limitées, les affrontements entre peuples entiers sont totales ; ils mettent aux prises des capacités de travail.

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A ce titre, ce fut la première guerre totale. Elle brouille les limites entre civils et militaires. Elle enrôle les femmes, appelées à remplacer leurs compagnons à l’usine, comme aux champs. Elle pratique la mobilisation totale. Elie Halévy, historien du socialisme, relevait, dans une conférence prononcée à Oxford en 1929, que – je cite « une certaine dose de socialisme avait pénétré la politique de toutes les nations belligérantes . Partout les gouvernements éprouvèrent le besoin de contrôler l’ensemble des moyens de communication et de transport, le commerce d’importation et d’exportation, les mines et toutes les branches de la production qui étaient nécessaires à l’alimentation, à l’équipement, à l’armement des troupes. » (193) Le contrôle de l'économie par l'Etat ouvrait la voie à l'Etat totalitaire, et la militarisa­tion de temps de guerre à celle du temps de paix.

Ensuite, parce que ce fut la première guerre technologique . Comme l’avait bien compris Ernst Jünger, elle transforme le soldat en « travailleur ». Une spécialisation poussée assigne chaque combattant à une certaine tâche. Mais par là même, il est amené à se sentir un simple rouage d’une gigantesque machine, anonyme et remplaçable. La guerre est, comme souvent, l’occasion de mettre au point de nouvelles technologies, ou du moins, d’en perfectionner l’usage : les communications sont devenues cruciales on pose des lignes de téléphones dans les tranchées. Les Allemands perfectionnent le sous-marin pour attaquer les bâtiments des neutres, qui ravitaillent l’Angleterre. La mitrailleuse , déjà connue et utilisée depuis la guerre de Sécession américaine, est produite à un rythme de plus en plus intensif, des deux côtés. Les chars , ces « éléphants de combat de la bataille technique » comme écrit Jünger, font leur apparition. Les avions de combat commencent aussi à larguer des bombes. Sans parler des gaz de combat !

Mais surtout, « le combat comme expérience intérieure », pour reprendre le titre d’un essai d’Ernst Jünger devait modifier en profondeur la conscience européenne. Des millions d’hommes éprouvèrent – je cite cette phrase prémonitoire de Kierkegaard « ce plaisir démoniaque qui consiste à se perdre soi-même pour se dissoudre dans une puissance plus haute, où quand on est hors de soi, on sait à peine ce que l’on fait, tandis que le sang coule plus vite… ». Ecoutez Jünger évoquer, dans Orages d’acier, « Une « existence survoltée au bord de l’abîme », décrire le sentiment d’avoir atteint les limites de la perception rationnelle : « La formidable concentration de forces, à l’heure fatidique où s’engageait la lutte pour un lointain avenir, et le déchaînement qui la suivit de façon si surprenante, si stupéfiante, *m’avaient conduit pour la première fois jusqu’aux abîmes de forces impersonnelles, supérieures à l’individu * . C’était une initiation, qui n’ouvrait pas seulement les repères brûlants de l’épouvante, mais menait au-delà d’eux. » (Orages d’acier, 232)

Les inflexibles militants des idéologies totalitaires furent souvent d’anciens combattants, incapables de se réacclimater aux banales exigences de la vie civile. Ne préparaient-ils pas ainsi la Seconde guerre mondiale ? Jünger, encore lui, parlait de « l’engloutissement d’une civilisation ». Dans Le combat comme expérience intérieure, il écrit : « Le pas de charge disperse au vent, comme feuilles d’automne, toutes les valeurs du monde".

Sommes-nous bien surs d’avoir repris le cours de notre histoire, comme 14-45 n’avait été qu’une parenthèse, aujourd’hui refermée ? Ne doit-on pas dater d’août 1914 le début du « nihilisme européen », prophétisé par Nietzsche ? Que reste-t-il aujourd'hui du rationalisme, de l'humanisme et du libéralisme européen du XIX° siècle ?