Ariel Sharon, le bulldozer

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« Même pour une armée aussi peu conventionnelle que celle d’Israël, Sharon était tout de même excessivement non-conformiste », écrit Edward Luttwak, l’un des plus prestigieux analystes américains sur le site Project Syndicate. Et c’est vrai que « le bulldozer », comme il était surnommé était un pragmatique, mais du genre imprévisible : au point de changer brutalement de cap, et d’exaspérer ses supérieurs, dans l’armée plus tard, de désarçonner ses partenaires en politique.

Né en Israël, de parents originaires de Biélorussie, il a vingt ans lors de la proclamation de l’Indépendance, en 1948, et combat pour défendre son pays lors de la première guerre israélo-arabe. Par la suite, il prend la tête de l’Unité 101, chargée des représailles en territoire arabe , après chaque attaque de feddayins. C’est sous son commandement que cette unité très spéciale se rendit coupable d’un massacre de femmes et d’enfants, dans le village de Qibya. Il participe à l’opération de Suez en 1956.

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Durant la guerre des Six-Jours, en juin 1967, il remporte la victoire décisive de Umm Katef , en faisant sauter le verrou très puissant que l’armée égyptienne avait installée sur la voie d’accès au Sinaï. Mais cette victoire, il l’obtient en prenant des risques insensés : ses troupes prennent d’assaut les tranchées égyptiennes, tandis que ses parachutistes neutralisent une artillerie égyptienne dont la puissance de feu était bien supérieure à celle de ses propres blindés.

Durant la guerre du Kippour, c’est peut-être son initiative qui sauve l’Etat d’Israël de la défaite . C’est en tous cas ce que prétend son autre biographe, David Landau. Il traverse le canal de Suez et fait passer de l’autre côté autant d’hommes et de matériel que possible. Ses supérieurs, jugeant l’initiative hasardeuse, lui ordonnent de faire machine arrière et de se replier. Prétextant des difficultés de communication, il désobéit et fonce. C’est lui qui avait raison : ses troupes détruisent les batteries anti-aériennes égyptiennes sur leur passage et prennent à revers deux des principales armées ennemies.

Lorsqu’il entre en politique, c’est donc en tant que héros militaire, mais aussi avec une réputation d’officier supérieur indiscipliné . A la manière de son grand rival, Itzhak Rabin. Mais comme ce dernier, ce faucon va se mettre à dos la droite nationaliste en faisant les concessions qu’il juge nécessaires.

Sharon est l’un des artisans de la première victoire électorale du Likoud, en 1977 . Ministre de l’agriculture de Begin, il va favoriser** les implantations israéliennes dans les territoires occupés** . Mais, devenu ministre de la défense, en 1982, le même Ariel Sharon participe au démantèlement des colonies installées sur le Sinaï , qu’Israël restitue aux Egyptiens en 1982.

La même année, il lance Tsahal dans une opération des plus risquées, au Liban , afin d’en chasser l’OLP de Yasser Arafat. Il fait le siège de Beyrouth, investit la capitale libanaise, bombarde de Beyrouth-Ouest, le fief musulman. Sa carrière politique apparaît compromise lorsque le rapport d’enquête de la Cour suprême israélienne établit sa responsabilité indirecte dans les massacres commis par ses alliés phalangistes chrétiens dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila , en représailles à l’assassinat du jeune président Bachir Gemayel, son allié libanais. Des manifestations monstres dans les rues de Tel-Aviv exigent sa démission. Il démissionne.

Pourtant, il va reconquérir une à une ses positions perdues en politique jusqu’à devenir premier ministre en 2001. Ministre du logement dans le gouvernement Shamir, il supervise l’installation de colons à Gaza et en Cisjordanie. Il s’oppose aux Accord d’Oslo, signés entre Itzhak Rabin et Yasser Arafat. Aux élections de 1996, il passe encore pour le chef de file de la droite dure et il prend la tête de l’opposition conservatrice après l’échec électoral du Likoud, en 1999.

Comment expliquer son revirement complet de 2004 – puisque c’est lui qui décide le retrait unilatéral d’Israël de la bande de Gaza ? En tous les cas, il est alors conspué par ses amis du Likoud, qui l’accusent de brader les territoires conquis au prix du sang versé.

Mais Sharon, le pragmatique, ne croit plus au rêve du « Grand Israël » . Il ne croit pas non plus que les Palestiniens veuillent la paix. Il a acquis la conviction que seule, la séparation entre Israël et les Palestiniens peut assurer la paix. Consolider le stau quo, en protégeant la population israélienne des attentats terroristes. D’où la construction du mur qui, prétend la droite nationaliste, signe l’abandon inévitable des colonies établies de l’autre côté.

Alors, "le bulldozer" quitte le Likoud et s’en va former un parti plus conforme à sa politique. Ce sera Kadima , un parti centriste, rejoint par des hommes d’une sensibilité politique bien différente de la sienne, dont le plus emblématique est sans doute Shimon Pérès. Aujourd’hui, Kadima ne représente plus grand-chose dans le paysage politique israélien – 2 % des voix. Même Tzipi Livni l’a quitté, pour s’en aller créer son propre parti, Hatnuah. Quel autre héritage laisse le Bulldozer ?

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