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C’est la morne complainte de l’automne, le blues des intellectuels de gauche, l’adagio de la bonne presse : l’hégémonie culturelle aurait basculé du côté du conservatisme et des "néo-réacs ".

On assiste à des scènes surréalistes. Comme le spectacle d’un Alain Finkielkraut, confronté à 7 ou 8 procureurs télévisuels, l’accusant, sur preuves, de complot contre la sécurité de la gauche, avant de conclure que, dorénavant, c’est « lui qui a le pouvoir » ! Parce que ses idées seraient devenues majoritaires … Mais enfin si le pouvoir intellectuel avait basculé de gauche à droite, ça s’entendrait.

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Pourtant, une espèce de panique morale a saisi notre classe médiatico-intellectuelle, terrifiée qu’une poignée d’essayistes, qu’on parvenait à tenir en lisière depuis des années, puisse remporter des succès d’audience et de librairie en proclamant que le roi est nu .

Le roi est nu ? Exemples : Certaines cités sont devenues des territoires perdus pour la République. La société multiculturelle et la laïcité républicaine sont difficilement compatibles. Notre Etat est à la fois surdimensionné et incapable d’assumer ses missions régaliennes. Un insupportable climat d’antisémitisme, qu’on feint de ne pas voir, pourrit le moral du pays. La repentance narcissique n’est pas le meilleur ciment de l’intégration.

Pour autant, l’hégémonie intellectuelle est-elle passée à droite, comme le prétend Gaël Brustier ? A ses yeux, la défaite idéologique de la gauche aurait eu lieu en deux mi-temps. La première, sous le premier septennat de Mitterrand, avec la conversion des socialistes à l’économie de marché . Certains n’ont jamais digéré le tournant de 1983 et rêvent d’une gauche évitant de se compromettre avec la direction politique des affaires, afin de préserver sa pureté anticapitaliste. Le match aurait été perdu pour de bon dans le sillage de la crise de 2008. Alors que la crise du capitalisme financier aurait dû marquer l’écroulement du système et le grand retour de l’économie administrée sous le contrôle de partis authentiquement socialistes,** c’est l’extrême droite qui s’est emparé des thématiques étatistes** , et le capitalisme, lui, a échappé, une fois de plus à la crise finale que ses adversaires lui promettent depuis 150 ans…

Et Gaël Brustier d’en appeler aux thèses de Gramsci . Occasion de les revisiter.

Antonio Gramsci
Antonio Gramsci
© Radio France - Gramsci

Gramsci a été l’un des premiers communistes à comprendre que la victoire des bolcheviks s’expliquait par les conditions spécifiques de la Russie. Contrairement aux dirigeants du Komintern, il ne croyait pas que le système capitaliste était entré en agonie. Il avait bien mesuré les capacités de résistance, notamment culturelle, du capitalisme. D’où son concept « d’hégémonie ».

« La suprématie d’un groupe social se manifeste de deux façons, écrit Gramsci. En tant que domination et comme direction intellectuelle et morale. Un groupe social est dominant des groupes adversaires qu’il tend à liquider ou à soumettre par la force armée, et il est dirigeant des groupes voisins ou alliés. Un groupe social peut et doit être dirigeant déjà avant la conquête du pouvoir de gouvernement (et c’est l’une des conditions principales pour cette conquête du pouvoir elle-même) ensuite, quand il exerce le pouvoir, et même s’il le tient d’une poigne ferme, il devient dominant, mais il doit continuer à être dirigeant. » (Quaderni del carcere, p. 2010)

Exercer l’hégémonie, écrit encore Gramsci, consiste à** « transformer en sens commun » l’idéologie** dont un groupe social est porteur. Autrement dit, c’est par « le contrôle de la production spirituelle » qu’on obtient le contrôle des masses. Bref, « avant de pouvoir occuper l’Etat, il faut accomplir l**’occupation culturelle de la société civile. ** » [Ou comme l’écrit le préfacier français aux Textes de Gramsci aux Edition Sociales : « conquérir la direction des appareils de l’hégémonie avant de s’emparer de l’appareil de contrainte, et pour s’en emparer. » (André Tosel, p. 21)

Gramsci considérait l’Eglise catholique comme un modèle à imiter. A ses yeux, le christianisme avait conquis l’hégémonie dans le monde antique, grâce à sa supériorité intellectuelle et morale, à l’action pédagogique infatigable de ses propagandistes et à sa structure organisationnelle sophistiquée. De même, face à la bourgeoisie, il fallait recourir à une « stratégie d’usure spirituelle ». En pénétrant et en détournant la superstructure idéologique, en prenant le contrôle de l’enseignement, de l’édition, des média , etc. D’où l’image du « bernard-l’ermite », qui « détruit le mollusque pour s’installer dans sa coquille ».

Ces thèses relèvent d’une vision de la lutte idéologique qui date d’il y a presque cent ans. L’âge de la lutte des classes. Elles ont pour elles l’avantage d’une scientificité apparente. Ce n’est pas avec un tel outillage que la gauche pourrait reconquérir le pouvoir intellectuel. Si tant est qu’elle l’ait jamais perdu. Car elle a simplement changé de registre, abandonnant la rupture avec le capitalisme pour le multiculturalisme. Et le prolétaire pour l'immigré.