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Oui, les intellectuels français sont inquiets : leur influence internationale, dit-on, ne cesse de décliner. Fini, le temps des où les dictateurs, Mussolini, Staline, Hitler, Mao, se disputaient l’honneur de les faire accueillir en grande pompe par des délégations d’écoliers agitant des drapeaux. Ils n’ont joué aucun rôle dans la réélection d’Obama, de Merkel ou de Cameron. Et et le pape François exerce une influence morale vingt fois supérieure à celle de n’importe lequel des plus fameux citoyens de la « principauté progressiste de Saint-Germain-des-Prés », dont parlait Pierre Grémion.

Ce crépuscule s’explique par bien des facteurs. Le premier est la nette baisse d’intensité idéologique observée depuis longtemps par des observateurs comme Daniel Bell. La politique est désormais l’affaire de gestionnaires. Les problèmes de gouvernement requièrent** de l’expertise et non pas des théories générales** . Lorsqu’ils ont besoin d’un discours de légitimation, les politiques en confient la rédaction à des agences de communication ou à des think tanks. Comme l’avait prévu Malraux, ce sont les religions qui occupent, au XXI° siècle, l’espace autrefois occupé par les grandes idéologies, telle que le communisme ou le fascisme. Et cela fait trois siècles que les Français ne s’intéressent plus à la religion. C’est un domaine où ils ont perdu la main.

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La deuxième cause identifiable est l’évidente dégradation de la production intellectuelle dans notre pays. Notre grand romancier contemporain, c’est Houellebecq . C’est un bon baromètre de l’air du temps, mais il n’a aucun talent de plume. J’échangerais volontiers 95 % des « romans de la rentrée » pour un seul livre de James Salter, de Cormac McCarty, ou de Ian McEwan. Zemmour n’est pas Paul Valéry, de même qu'Onfray ne vaut pas Camus. Bourdieu faisait un bien piètre Sartre. Et BHL n’aura été qu’un sous-Malraux qui n'a jamais rencontré son de Gaulle. Ni Sartre, ni Camus, ni Aron, ni Foucault n’ont eu d’héritiers à leur mesure. Le moule est cassé .

Mais la troisième cause de ce déclin est celle à laquelle il serait le plus facile de remédier : c’est notre provincialisme . Nous ignorons à peu près tout des débats de fond qui ont lieu dans ces pays où souffle, aujourd’hui, le vent de la modernité, comme la Chine, l’Inde, voire le Pakistan. Ce manque de curiosité a provoqué un terrible assèchement des termes du débat intellectuel. Nous avons oublié combien les grands ancêtres se nourrissaient de leur connaissance du vaste monde : Voltaire lisait David Hume et John Locke, Chateaubriand nous a rapporté le romantisme de son exil britannique, Kant a énormément influencé les fondateurs de la III° République, et Raymond Aron nous a expliqué Max Weber. Mais il nous a fallu deux décennies pour lire Hannah Arendt en français et deux autres, pour découvrir l’œuvre majeure de John Rawls . Ceux-là ne rentraient pas dans le cadre de ce que croyions savoir. Amartya Sen aussi a du mal à se frayer son chemin sur la Seine : il n’y est guère compris.

Le penseur
Le penseur
© Radio France - Rodin

Mais il y a une raison, souvent invoquée ces temps-ci, qui ne tient pas la route, c’est l’idée qu’en basculant à droite, ou encore du côté du "déclinisme" (où l'on trouve aussi nombre de penseurs de gauche), afin d’épouser un mouvement de l’opinion, certains intellectuels auraient trahi leur classe et tari leur inspiration. Car enfin, entre les deux guerres, la majorité des intellectuels étaient de droite et cela ne les empêchait pas d’être autrement plus brillants qu’aujourd’hui.

Un fait troublant : aujourd’hui, les seuls intellectuels français exerçant une influence mondiale (Top Thinkers et autres classements anglo-saxons) sont** tous des économistes ** : dans l’ordre Thomas Piketty, Esther Duflot, Christine Lagarde et Pascal Lamy. Alors que notre récent Prix Nobel, Jean Tiroles n’est pas très connu. Cela semble contredire la thèse centrale de l'excellent livre de Sudhir Hazareesingh, Ce pays qui aime les idéées, selon laquelle les intellectuels français, de droite comme de gauche, sont spontanément hostiles au matérialisme et préfèrent les belles idées aux faits - qui sont "têtus".

J'annonce en tous cas une bonne nouvelle : les pays qui ont eu une intelligentsia anormalement puissante sont ceux qui, pour des raisons historiques, manquaient d’une classe dirigeante bourgeoise. Cas de la Russie et de la Pologne, à l’époque des Partitions. Deux pays qui se disputent la gloire d'avoir inventé le mot "intelligentsia". Si nos intellectuels ont moins de prestige, c’est peut-être simplement parce qu’ils sont moins nécessaires …. La France se normalise.

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Brice Couturier
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