France Culture
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Chaque fois que la France a été vaincue militairement, ou bien qu’elle a plongé dans une crise globale – à la fois politique, financière et morale – les meilleurs esprits redéploient son histoire, dans l’espoir de repérer le moment où s’est produit le dysfonctionnement fatal . Quelque part, sur le chemin parcouru, pensent-ils, une direction erronée a été prise par les dirigeants de l’époque, qui pourrait expliquer l’état désastreux où nous nous trouvons aujourd’hui. Pour la droite contre-révolutionnaire, cette erreur d’aiguillage remontait à la Révolution française. Pour les libéraux, à la bifurcation de cette même Révolution vers la Convention montagnarde en juin 1793 et pour la gauche radicale, au contraire, à la chute de Robespierre, en Thermidor (juillet 1794).

Pour vous Lionel Jospin, la grande erreur historique des Français fut de confier imprudemment leur sort à un général corse, qui se présentait en homme providentiel , alors qu’il allait installer une dictature, décevoir nos alliés naturels en Europe et y déclencher des catastrophes. Mais ce que vous attaquez, par-delà la personne de Napoléon, c’est une forme de régime politique : le bonapartisme.

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Alors le bonapartisme, c’est quoi ?

La prétention d’un homme à incarner la nation tout entière en se dressant contre les partis . Dans sa proclamation du 19 brumaire, par laquelle il tente de justifier le coup de force et la dissolution, par ses troupes, du Conseil des Cinq-Cents, le général Bonaparte écrit : « J’ai refusé d’être l’homme d’un parti ». Comme on sait, Napoléon, jeune homme, avait dévoré Rousseau et l’avait érigé en maître à penser. Dans le Contrat social, il avait lu que la volonté générale ne saurait s’égarer, mais que les brigues, les associations particulières, bref les factions divisent le peuple en catégories hostiles les unes envers les autres, égarent le sens civique et font perdre de vue l’intérêt collectif. Les régimes bonapartistes se méfient des corps intermédiaires, des pouvoirs locaux, des corps constitués, bref des émanations directes de la société civile. Ces groupes d’intérêt leur semblent menacer l’unité nationale, incarnée par l’Etat . C’est pourquoi ils sont foncièrement anti-libéraux.

Plus généralement, les bonapartistes, qui parviennent souvent au pouvoir à la suite de quelque grande crise nationale, se posent en réconciliateurs . C’est pourquoi Marx voit dans le bonapartisme une « semi-dictature » par laquelle la bourgeoisie, incapable de gouverner directement, est contrainte de déléguer le pouvoir, un système dans laquelle la lutte des classes semble connaître une trêve : ces régimes sont en effet à la fois autoritaires et paternalistes. C’est sous le Second Empire que les ouvriers se voient reconnaître le droit de grève (Loi Emile Ollivier du 25 mai 1864).

Le bonapartisme, parce qu’il veut incarner l’unité nationale retrouvée, s’identifie à l’Etat, et se concentre sur l’exécutif. Napoléon professait un tel mépris pour les parlements qu’il avait divisé celui qu’il s’était choisi en trois chambres distinctes – Tribunat, Corps législatif, Sénat. Le chef charismatique tire sa légitimité d’un appel au peuple, par-dessus la tête de ses représentants . A ce titre, il reprend à son compte et rationalise une tradition centralisatrice française, héritée de la monarchie absolue et développée par la Révolution jacobine. C’est enfin un régime d’ordre, qui promet la paix civile et sociale, au moyen d’un pouvoir fort, voire franchement policier. Il ne fait aucune confiance aux aspirations spontanées de la société.

Le bonapartisme, c’est aussi un culte de la volonté , la croyance qu’une poignée d’hommes, menée par un génie visionnaire, peut changer le cours de l’histoire, que les grands conquérants de l’Antiquité, César ou Alexandre ont trouvé un héritier. Cet individu héroïque est appelé par un élément quasi-surnaturel à un destin d’exception. Il entend des voix. C’est pourquoi c’est une idéologie qui trouve son expression esthétique dans le romantisme.

Mais son idéologie est ambigüe parce qu’elle **fait coexister un élément irrationnel ** – cette vocation quasi-mystique de l’ homme providentiel à sauver la nation - et une politique de la raison : Napoléon 1° est un homme des Lumières, qui se passionne pour les sciences, respecte autant les savants (Lavoisier, Monge, Laplace) qu’il méprise les intellectuels (les idéologues et les libéraux). Quant à Napoléon III, il sympathise avec les saints-simoniens, s’appuie sur des ingénieurs et croit au progrès.

Enfin, le bonapartisme, s’il n’est pas réservé à la France – on connaît des antécédents (Cromwell) et des équivalents (Pilsudski), reste quand même une affaire assez française. Avec des rechutes (Boulanger).

On voit bien que vous jugez que la tentation récurrente dans notre histoire. Craignez-vous, Lionel Jospin, que nous soyons menacés d’une rechute ? D’où la verriez-vous venir ?