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Derrière toute biographie, surtout si elle est romancée, se glisse en creux un auto-portrait de l’auteur a fortiori, lorsqu’elle est écrite à la première personne. Vous avez choisi, Jean-Christophe Rufin, de nous narrer la vie de Jacques Cœur , ou plutôt de lui ériger un « tombeau » littéraire à la manière des poètes et musiciens du XVI° siècle - à défaut de pouvoir transporter sa dépouille, de l'île de Chio à la bonne ville de Bourges. Sous votre plume habile, un arriviste enthousiaste incarne, en plein XV° siècle, une modernité ouverte sur le monde. Il semble préfigurer les aventures intellectuelles de la Renaissance à la manière de son palais de Bourges , qui a encore un pied dans le Moyen Age, et l’autre dans les temps nouveaux.

Votre Jacques Cœur est un réformateur ** : il place son talent de financier au service d’un Etat monarchique qui commence à mettre au pas les grands féodaux et qui, par la Pragmatique Sanction, amorce la politique gallicane, qui lui permettra d’échapper à la tutelle du Pape. C’est un passeur de culture , attiré très tôt par l’Orient et le monde arabe, qui veut remplacer le choc des civilisations et les croisades par le « doux commerce » d’autant qu’il croit à la supériorité culturelle du Moyen Orient sur les soudards manquant d’hygiène que sont devenus les chevaliers d'Europe. C’est un expérimentateur , qui semble deviner, par la pratique, des théories économiques qui ne seront formalisées que plusieurs siècles plus tard il semble inventer, bien avant la mondialisation, la société multinationale, la banque moderne, la spéculation sur les taux de change. Et puis, bien sûr, c’est un aventurier ** – puisque « Le grand Cœur » est un roman. Sa chute – l’arrestation, l’emprisonnement, la torture, l’évasion, le retour en Orient sous prétexte de croisade, tout cela semble hautement fantaisiste, alors même qu’il s’agit de vérité historique.

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Votre financier tient du « gentilhomme de fortune » à la Corto Maltese. Incroyablement doué pour amasser de l’argent, au fond il n’y est pas attaché. Mais s’il ne professe pas de croyances fortes, il se retrouve, comme par hasard, toujours du bon côté . Il juge le roi qu’il sert, ce Charles VII qui feint la crainte et la faiblesse, pour mieux construire son pouvoir, mais le sert – peut-être par sens de l’Etat.

Si votre « Grand Cœur » a un idéal, c’est celui du libéralisme : l’idée que l’échange, le commerce, en rapprochant les peuples et les hommes, mettra fin aux guerres et aux croisades la certitude que l’isolement, l’autarcie, le repli sur le local abrutissent qu’au règne du pillage, de l’insécurité qui bloque les voies de communication et rend tout investissement risqué, doit succéder celui des comptoirs, des succursales. Bref, vous semblez rêver vous-même, Jean-Christophe Rufin, d’un monde où financiers et commerçants cultivés remplaceraient les soldats et les pirates, où l’Europe et l’Orient convergeraient dans une quête du bonheur et du plaisir.

L’actualité du jour – l’implantation d’Al Qaïda au Mali, les massacres commis par le régime syrien contre son propre peuple, l’inéluctable victoire des talibans en Afghanistan, etc. ne semblent pas spécialement conformes à vos attentes.

Sommes-nous en train de sortir du Moyen Age, ou plutôt d’y rentrer , comme le prétendait Thérèse Delpech ?

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Brice Couturier
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