France Culture
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Résumé

Deux essais, celui d'Yves Michaud et celui de Jean-Pierre Le Goff nomment le malaise ambiant.

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A vos yeux, il existerait un fossé entre la réalité sociale, assez inquiétante, et les discours lénifiants par lesquels elle décrite.

Dans une interview donnée à une radio concurrente, le cinéaste Yvan Attal a déclaré : « Les festival de Cannes était censé être le reflet de ce qui se passe dans le monde. Cette année, il n’est même pas le reflet de ce qui se passe en France. » Bien sûr, on peut déceler dans ce propos l’amertume d’un réalisateur dont le film, affichant pourtant une belle galerie de vedettes – de Charlotte Gainsbourg à Dany Boon, en passant par Benoît Poelvoorde – n’a été juge digne d’aucune écran cannois. « Ils sont partout » est une comédie sur l’antisémitisme. Faut-il croire que ce sujet soit devenu tabou ?

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Le déni de réalité, l’occultation des problèmes fondamentaux de notre société, tel est justement le thème de deux livres récemment parus et qui méritent attention. Ils témoignent, en effet, d’un certain courage intellectuel.

« Quelque chose ne va plus dans nos représentations », énonce d’emblée le philosophe Yves Michaud dans son essai intitulé Contre la bienveillance. Il signe là un réquisitoire contre ce qu’on pourrait appeler la politique compassionnelle.

D’après Yves Michaud, nous sommes devenus ce que Hegel appelait ironiquement des « belles âmes ». Fuyant les réalités déplaisantes, suivant de manière irréfléchie les emportements de notre sensibilité, nous succombons aux enthousiasmes humanitaires. Nous manifestons notre empathie envers les familles de victimes par des « marches blanches » - signe de bonne volonté, mais aussi d’impuissance. En politique internationale aussi, nous sommes victimes d’un « idéalisme humanitaire » qui « flotte au-dessus de la réalité ». Il nous amène à secourir les réfugiés des conflits, parqués dans des camps, tout en nous berçant de slogans gentillets sur la nécessité d’un « cosmopolitisme des différence ».

Belles âmes encore, lorsque nous nous contentons d’opposer aux populismes l’indignation morale, plutôt que de nous atteler à la résorption des fractures qui déchirent la société française ; car ce sont elles qui provoquent l’éloignement de la politique traditionnelle, que ce soit par le vote protestataire ou par l’abstention. Enfin, belles âmes encore, lorsque nous refusons de voir le défi lancé, à nos libertés, par l’islamisme radical, dont la vision du monde est absolument incompatible avec la République.

Pour Yves Michaud, il faut refonder le contrat social sur la base d’une adhésion explicite à un ensemble de principes tels que la liberté de conscience, la liberté d’apostasie, la liberté de critique – y compris dans le domaine religieux. Sinon, nos sociétés éclateront en groupes identitaires rivaux pour l’obtention de droits particuliers.

L’angélisme et le déni des réalités est également au cœur de la réflexion de Jean-Pierre Le Goff, qui publie Malaise dans la démocratie. « En novembre 2015, le terrorisme a frappé le jour même où certains avaient décrété une « Journée de la gentillesse », ce qui montre à quel point on peut vivre en dehors de la réalité », commence Le Goff.

Pour lui, « un conformisme individualiste de masse », qui « se présente sous les traits de l’anticonformisme, de la fête et de la rébellion », nous empêche de comprendre l’histoire dans laquelle nous sommes plongés ; et de nous défendre efficacement contre des ennemis dont nous préférons nier jusqu’à l’existence.

Et Le Goff de se livrer à une archéologie de ce « gauchisme culturel » qui, selon lui, inspire notre « démocratie rêvée des anges ». Consumérisme orienté « bien-être », « glorification égocentrique du petit enfant », désaffiliation des individus par désintégration de la société, détournement de la politique culturelle par l’extension du domaine de la fête, imposture du « participatif-militant », tout y passe.

Y compris « les journalistes militants et les associations érigées – je cite – en justiciers et donneurs de leçons. » (p. 246) « La fonction de cette « police de la parole et de la pensée », écrit-il, consiste avant tout à maintenir et à protéger un monde fictif et vertueux, en empêchant l’intrusion du réel par des « trouble-fêtes ». (247)

Devenir de tels trouble-fêtes est un assez beau programme de travail.

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Brice Couturier
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