France Culture
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Le « modèle turc », vous en parliez tout à l’heure, Marc Voinchet. Et il est vrai que lorsque les Printemps arabes débouchèrent sur des victoires électorales islamistes, les commentateurs occidentaux ont tenté de se rassurer : la Turquie d’Erdogan n’avait-elle pas administré la preuve que l’islamisme politique n’est pas moins compatible avec la démocratie et le développement économique que la démocratie-chrétienne, après la guerre, en Allemagne et en Italie.

Chacun vantait le « soft power turc », l’influence reconquise par les héritiers de l’Empire ottoman sur une vaste région, allant du Moyen Orient à l’Asie centrale . Puissance séculière, la Turquie passait même tout récemment pour capable d’apaiser les tensions croissantes entre l’Arabie sunnite et l’Iran chiite, avec lesquelles elle avait su conserver de bonnes relations. D’ailleurs, le principe de base de sa diplomatie avait été résumé en quatre mots par son fameux ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu : « zéro problème avec les voisins ». La Turquie, quoique membre essentiel de l’OTAN, entendait être en bons termes avec tout le monde, tandis que l’AKP au pouvoir modernisait le pays à un train d’enfer, afin de le préparer à intégrer notre Union européenne.

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Hé bien, en deux ans, ce tableau idyllique a été sérieusement mis à mal. Et le « modèle turc » a du plomb dans l’aile. Les vieux alliés occidentaux de la Turquie confessent, comme Marc Pierini de la Carnegie Endowment, avoir du mal à suivre une diplomatie « fluctuante et erratique ».

Il y a eu d’abord une série d’erreurs d’analyse sur la Syrie. Dans un premier temps, Ankara a cru pouvoir encourager des réformes libérales à Damas, en se rapprochant d’Al-Assad. Dans un deuxième temps, la Turquie s’est précipitée au secours des insurgés anti-Assad,** escomptant la fin rapide du régime baasiste** . La Turquie, qui abrite plusieurs centaines de milliers de réfugiés syriens, est aujourd’hui accusée d’avoir laissé entrer en Syrie pas mal de djihadistes. Aujourd’hui, que les Occidentaux semblent se désintéresser du malheur syrien, la Turquie se retrouve assez seule. Et l’influence grandissante de l’Iran dans la région ne peut que contrecarrer les ambitions turques.

Attaquée par l’artillerie syrienne en août 2012, la Turquie s’est précipitée vers l’OTAN pour lui demander une protection qui lui fut vite accordée : le déploiement de missiles anti-missiles Patriot vint renforcer le système avancé de radars d’alerte anti-missiles déjà déployé. Mais voilà qu’Erdogan semble tourner le dos à ses alliés occidentaux, en demandant à la Chine de lui fournir de nouveaux systèmes anti-missiles, incompatibles avec ceux de l’OTAN. Ankara fait acte de** candidature à l’Organisation de Coopération de Shangaï** , qui apparaît comme la réplique des Etats autoritaires de l’Eurasie, Russie et Chine en tête, à notre démocratique Union européenne. Au demeurant, le pouvoir islamiste turc n’a aucune chance d’y être coopté : le soutien vibrant affiché par Ankara aux Ouïgours, au titre de la solidarité musulmane, ne saurait trop déplaire à Pékin, comme à Moscou.

Quant aux voisins arabes, ils entendent avec déplaisir une rhétorique protectrice et paternaliste, qui leur semble renouer avec forts l’impérialisme ottoman. Les relations avec Le Caire sont exécrables , en raison du soutien sans faille accordé par les Turcs à Mohamed Morsi, le président égyptien renversé par les militaires. Toujours cette solidarité islamiste. Quant à l’Irak, elle est exaspérée de voir Ankara négocier des contrats pétroliers avec son Kurdistan : Barzani a fait une spectaculaire visite d’Etat en Turquie récemment.

Il peut s’agir d’un calcul électoral : le gouvernement de l’AKP, de plus en plus conservateur et islamiste, clive une société turque dont une partie, la jeunesse des grandes villes en particulier, est libérale et aspire à autre chose qu’à la critique de Darwin et à la propagande antisémite dans les manuels scolaires … Elle l’a montré lors des manifestations de la place Gezi. Erdogan, qui rêve d’être élu président en août 2014, afin de boucler les législatives de 2015, se recentre, dit-on, sur le noyau dur, ultra-conservateur, de son électorat.

Mais le pouvoir islamiste, qui se réclamait d’un strict respect des lois morales coraniques, est à présent éclaboussé par un scandale financier, qui touche trois des ministres les plus proches d'Erdogan . Il ne suffira pas, cette fois, de mettre en cause une « conspiration de l’étranger » et d’emprisonner quelques dizaines de journalistes supplémentaires. Car la société turque a beaucoup mûri en onze ans - grâce à l’AKP, ou à cause d’elle ? En attendant, le modèle turc ne fait plus guère rêver et l’islamo-démocratie paraît bien moins crédible que ce n’était le cas il y a deux ans.