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Ses contemporains les plus éclairés n’auront pas été tendres pour François Mitterrand.

Prenez Raymond Aron . En 1983, alors que se profile le « tournant », il écrit dans son Spectateur engagé : « Je ne vois pas en lui le président qui convient à la France dans le contexte international. Avec sa majorité de députés socialistes, il nous ramène aux précédentes républiques**, à un parti hexagonal, à la politique littéraire, à l'ignorance du monde.** L'allergie de F. Mitterrand aux problèmes de gestion est admise, même dans les milieux proches de lui. »

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La «** politique littéraire ** » est une expression qu’on trouve sous la plume de Tocqueville et de Taine, pour caractériser l’esprit « philosophique » de notre XVIII° siècle : «** jamais de faits, rien que des abstractions** », résume l’auteur des Origines de la France contemporaine . Et dans L’ancien régime et la Révolution , on lit : « La condition même de ces écrivains les préparait à goûter les théories générales et abstraites en matière de gouvernement et à s’y confier aveuglément. Dans l’éloignement presque infini où ils vivaient de la pratique, aucune expérience ne venait tempérer les ardeurs de leur naturel *** rien ne les avertissait des obstacles que les faits existants pouvaient apporter* ** aux réformes même les plus désirables. »

François Mitterrand
François Mitterrand
© Radio France - Mitterrand

**Peut-on adresser ce reproche à Mitterrand ? ** Certainement pas. L’homme avait été élu député dès 1946 – sous le patronage du marquis de Roualle, le PDG d’Olida, il a été ministre pour la première fois, en 1947, à l’âge de 31 ans. Passé de la droite à la gauche modérée, il a pris le contrôle d’un parti-charnière, l’UDSR et contrairement à Pierre Mendès France, il a préféré faire partie de gouvernements dont il n’approuvait qu’approximativement la politique, plutôt que de rester sans portefeuille. Battu aux législatives en 1958, il s’en va camper au Sénat. Bref, l’homme qui prend le contrôle du nouveau Parti socialiste à Epinay en juin 1971et imagine le Programme Commun, afin d’étrangler les communistes, est un expert de la politique. Certes, il écrit des livres, mais sa politique n’est pas littéraire.

Jean-François Revel , qui a fait un moment cause commune avec Mitterrand, le jugeait sévèrement à la fin de son second mandat. « Il existe deux sortes d’ambitieux », écrivait-il « : ceux qui veulent le pouvoir pour accomplir quelque chose et ceux qui veulent le pouvoir pour le pouvoir . Que Mitterrand, à partir de 1958, ait passé vingt-trois ans dans l’opposition ne l’empêche pas d’appartenir à la deuxième catégorie. » (Fin du siècle des ombres, p. 492)

Le jugement de François Furet est plus mesuré. En 1991, comparant le rôle de la volonté et celle des circonstances dans le destin politique de Mitterrand, il écrivait : « La part de volonté apparaît particulièrement dans la conquête (ou la reconquête) de l’Elysée, celle des circonstances, prédominante dans ce qui se laisse voir du bilan. » Et l’historien de la Révolution de montrer comment Mitterrand président s’était coulé dans des institutions qu’il avait condamnées et comment il avait épousé l’air d’un temps qui, au moment même où il était porté pour la première fois à la fonction suprême, était en train de s’éloigner des idéaux de rupture avec le capitalisme. « Les Français avaient élu Mitterrand, tout en désavouant du même mouvement les idées du Programme commun », écrivait-il. Et c’est pourquoi « sous sa direction, les socialistes sont devenus bons là où ils étaient mauvais – la gestion de l’économie, mais au prix de leurs principes. »

C’est sans doute grâce à ses défauts – son opportunisme, le peu de fidélité aux idées , qui contraste chez lui avec une fidélité un peu excessive aux hommes – que François Mitterrand a accompagné des évolutions spontanées, bien davantage qu’il ne les aura impulsées.

En ce sens, sa politique, n’en déplaise à mon maître Aron, aura été tout sauf « littéraire ».

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Brice Couturier
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