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Les grandes migrations en cours vont accentuer la diversité culturelle des sociétés européennes. Comment gérer au mieux cette diversification , alors que l’on observait déjà, dans les vieilles nations d’Europe de l’ouest, une montée des identifications supranationales ? Et, en regard, une montée en puissance symétrique des identités nationales, qui estiment avoir été marginalisées dans le débat public ? C’est la question que pose la revue Le Débat qui vient de paraître. Fait assez rare pour être relevé : ce numéro du Débat est presque entièrement consacré à cette seule question : quid du multiculturalisme ?

Notre conception de la nationalité, à nous Français, est civique. Notre pays, marqué par l’héritage républicain, manifeste une méfiance spontanée envers tout ce qui y est perçu comme débordant la citoyenneté . Cela implique, depuis le Contrat social de Rousseau, l’hostilité de l’Etat républicain envers les affiliations identitaires qui peuvent s’interposer entre lui-même et chaque citoyen.

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Mais les pays qui, comme la Grande-Bretagne ou les Pays-Bas, valorisant traditionnellement la diversité culturelle ou religieuse , ont promu des politiques multiculturalistes, en reviennent aujourd’hui. Elles sont réputées avoir échoué, comme l’a reconnu le premier ministre britannique.

Dans ce numéro du Débat, l’écrivain Peter Schneider montre comment le sentiment de culpabilité ressenti par l’opinion allemande a abouti à des absurdités : au lieu de favoriser l’intégration des populations immigrées, et sous prétexte de préserver leurs différences, on a eu tendance, ces dernières années, à les marginaliser. Lorsque des revendications identitaires entrent en conflit manifeste avec l’égalité des sexes, comme dans le cas des mariages forcés, ce sont les premières qui demeurent privilégiées. Du coup, des femmes émancipées, comme la sociologue d’origine turque Necla Kelek, accusent** la gauche allemande d’avoir trahi l’idéal émancipateur des Lumières ** européennes, au nom du respect des identités collectives.

La philosophe Dominique Schnapper montre bien les risques qu’il y a à reconnaître des droits particuliers aux communautés culturelles dans l’espace public. Se faisant, on assigne les individus à des identités fixes et figées, on les livre à l’autorité de responsables communautaires qu’ils n’ont pas choisis. Par ailleurs, en cristallisant ces particularités - en opposition à un idéal républicain civique, qui se délite, on fait le jeu de ceux qui les refouleraient volontiers dans des ghettos identitaires . La reconnaissance juridique du pluralisme culturel débouche inévitablement sur un morcellement politique.

Le politologue québécois Mathieu Bock-Côté voit précisément, dans la révolution multiculturaliste, une manière de déposséder le citoyen de l’essentiel de ses choix. Des juges, des bureaucraties d’Etat, des médias bien-pensants, se sont arrogé le droit de décider ce qui est bon pour les sociétés, au nom d’**une idéologie du salut par les marges. ** Du coup, le citoyen a le sentiment justifié que la scène démocratique est vide. L’essentiel se passe dans une coulisse où il n’est pas invité.

Une polémique oppose le philosophe Alain Renaut, partisan d’une version light du multiculturalisme au politologue Laurent Bouvet. Alors que celui-ci plaide pour « un républicanisme du commun », qui permettrait, selon lui, de « sortir collectivement de la nasse identitaire contemporaine », Renaut se prononce, sur le modèle québécois, pour un multiculturalisme reconnaissant une espèce de privilège à la « majorité culturelle fondatrice du pays ».

Multiculturalisme
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© Radio France - Canada

Personne ne peut raisonnablement nier le caractère multiculturel de nos sociétés occidentales. Le débat porte sur ce qu’il convient d’en faire : favoriser l’unité ou plutôt la diversité ? Ce numéro du Débat fait excellemment le point sur cette question.