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Résumé

Michael Sandel, superstar de la philosophie morale, publie sa théorie de la justice. Bourrée d'exemples concrets.

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Can’t buy me love, chantaient les Beatles en 1964. Ce sera encore plus vrai en France aussitôt qu’entrera en application la loi votée hier en 3° lecture à l’Assemblée nationale, réprimant les clients des prostitué(e)s. Y a-t-il des limites morales au marché ? Au nom de la liberté des échanges, doit-on accepter que toute chose, tout service puissent être estimés par un prix, et faire l’objet d’une transaction marchande ? Comment maintenir le marché à sa place et éviter que la merchandisation des échanges humains n’altère la valeur réelle des biens échangés ? En un mot, « donner un prix aux choses bonnes, cela peut-il les rendre mauvaises ? » C’étaient les questions que posait Michael Sandel dans un livre qui a été un best-seller mondial, Ce que l'argent ne saurait acheter, paru en français en 2014 au Seuil.

Le nouveau livre de Michael Sandel, qui sort aujourd’hui en français, chez Albin Michel, intitulé tout simplement Justice, a été vendu à plus de trois millions d’exemplaires. On en parle moins chez nous que de Thomas Piketty, mais il faut savoir qu’en Asie, en particulier, ce professeur de philosophie politique de Harvard est devenu une superstar, une sorte de Beatles, qui remplit les stades à lui tout seul, avec ses conférences retransmises en vidéo. C’est parce qu’il développe avec les foules une forme neuve de dialogue socratique.

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Ce spécialiste de philosophie morale part systématiquement d’anecdotes prises dans la vie quotidienne. Ses dilemmes moraux lui servent de base à des éclaircissements philosophiques sans partis pris. Ainsi Justice commence par ce cas pratique très concret : imaginez que vous êtes le conducteur d’un tramway devenu fou, qui dévale une pente à 100 à l’heure. Vous apercevez 5 ouvriers en train de travailler sur la voie. Vous ne pouvez pas arrêter votre tramway, mais vous avez la possibilité de le faire passer, grâce à un aiguillage, sur une autre voie, où un seul ouvrier est au travail ? Allez-vous sauver 5 ouvriers en en tuant un seul ? Et si vous aviez la possibilité de faire tomber d’un pont sur les voies un homme très gros, parfaitement étranger au service, mais dont le corps pourrait bloquer le tramway et sauver les ouvriers ? Vaut-il mieux recruter une armée nationale, ou faire confiance à des mercenaires ?

Pour Michael Sandel, les philosophies de la justice peuvent se ramener toutes à trois grandes familles, qu’il va explorer et discuter dans son livre. L

a première, c’est l’utilitarisme anglo-saxon : maximiser le bien-être du plus grand nombre. En matière économique, cela veut dire pousser les feux de la croissance, afin d’élever le niveau de vie générale, même si cela doit se traduire par une augmentation des inégalités. La deuxième, qui lie la justice à la liberté se divise en deux. Selon les libertariens, nous sommes propriétaires de nous-mêmes, personne ne peut nous contraindre à travailler plus ou moins, ni nous dire ce que nous devons faire de notre argent. On peut bien vendre son sang, ses reins, louer son utérus ou sa sexualité.

Mais possédons-nous vraiment tous et de manière égale la capacité d’agir ? Déployons-nous notre libre-arbitre sans obstacles ? Non, c’est pourquoi il faut équiper les individus des moyens de compenser les handicaps qui résultent des inégalités sociales, répondent les tenants de cette deuxième école liant la justice à la liberté.

La troisième consiste à dire que la justice a partie liée avec la vertu. On ne peut répondre à la question : « que dois-je faire ? » sans avoir préalablement répondu à cette autre : « de quelle histoire je fais partie ? » Tous les sujets moraux sont engagés. Ils ne flottent pas une liberté abstraite et sans attaches.

Et Michael Sandell oppose, par exemple, John Kennedy, qui rassura ses électeurs protestants en affirmant qu’il ne tiendrait aucun compte de sa religion catholique dans la conduite de sa politique à Barack Obama. Pour Obama, en effet, les convictions morales et religieuses peuvent et doivent jouer un rôle en politique. Il a ainsi déclaré : « Les sécularistes ont tort d’exiger des croyants qu’ils laissent leur religion à la porte avant de pénétrer dans l’espace public. (…) Notre droit est, par définition, une codification de la moralité, pour l’essentiel issue de la tradition judéo-chrétienne ». (cité p. 360)

Aristote, Rousseau, Kant, John Rawls, Robert Nozick, Michael Sandell jongle avec toutes ses philosophies et a le talent de vous les rendre non seulement accessibles, mais proches. Vous trouverez dans l’hebdomadaire Le Point qui sort ce matin une interview de Michael Sandel.

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Brice Couturier
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